Si tous ces dangers étaient évidents ou probables, ou simplement possibles, il y aurait presque de l’impertinence à traiter dans un pareil moment la question des beaux-arts. Mais j’ai beau lire les journaux et me travailler à les comprendre, toutes ces billevesées de quelques hommes sérieux m’amusent sans me persuader.

Est-il vrai que le roi Victor-Emmanuel ne puisse nous donner un département très-pauvre et très-stérile sans que l’Europe en prenne de l’ombrage ? Chacun sait que la Savoie ajoutera beaucoup à nos dépenses et fort peu à nos revenus. Ses honnêtes et pauvres habitants ont besoin de routes, de chemins de fer et de mille autres choses très-coûteuses que le Piémont ne saurait leur donner sans obérer ses finances, et que la France leur offrira presque gratis. En échange de notre libéralité, que gagnons-nous ? La satisfaction de rentrer dans nos frontières physiques et de fermer une porte qui n’était jamais ni ouverte ni fermée. Le moindre propriétaire a le droit de s’enclore, et l’on conteste au peuple français le droit de s’enfermer chez lui ! J’avoue que l’annexion de la Savoie nous arrondit un peu, mais quelle nation voisine a le droit de s’en plaindre ?

Si le Piémont était resté dans ses anciennes limites, nous n’aurions pas plus songé à lui demander la Savoie qu’il n’eût pensé à nous l’offrir. Le voilà, grâce à nous, accru de toute l’Italie centrale : nos bienfaits lui commandent un peu de reconnaissance ; son accroissement nous commande de prendre quelques sûretés contre lui. Nous fermons notre porte. Il en serait de même si dans quelques années la Prusse s’agrandissait des petits États protestants qui l’environnent. Nous applaudirions sincèrement à cette grande et salutaire révolution, mais nous ne saurions nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes et de comprendre que la Prusse agrandie devient un voisinage dangereux pour nous. Nous fermerions notre porte et nous rappellerions à l’Europe que le Rhin est fait pour couler entre l’Allemagne et nous. C’est une vérité géographique que nous n’avons pas le droit d’oublier, mais que nous aurons la discrétion de taire, aussi longtemps que la carte d’Allemagne restera ce qu’elle est aujourd’hui.

Quelques personnes trouvent surprenant que le roi-zouave nous abandonne la Savoie, qui est le berceau de son illustre maison. Il faut que ces politiques soient bien ignorants de l’histoire. Les Bourbons de France n’ont-ils pas cédé la Navarre, qui était leur berceau ? Les empereurs d’Autriche ont renoncé à la Lorraine. Notre gracieuse alliée la reine Victoria ne songe plus à régner sur le Hanovre. Quand les aigles sont devenus grands, ils désertent leur nid.

Un respectable souverain réclame obstinément une province affranchie. Pour rentrer dans des droits qu’il a perdus par sa faute, il confond le ciel et la terre, le spirituel et le temporel. Il oublie les bienfaits du prince qui l’a restauré sur son trône ; il sème à travers l’Europe des paroles de révolte ; il s’efforce d’intéresser à son budget tous les simples et tous les ignorants de la terre ; il abuse d’une autorité sainte au profit d’un despotisme impuissant et vindicatif. Ce prêtre d’un Dieu de paix sème des brandons de discorde ; il aspire à voir l’univers en feu, pour sauver une aile de sa maison.

Cependant, ma chère cousine, nous pouvons traiter à notre aise la question des beaux-arts. Le peuple français est un peuple de bon sens. Si catholique qu’il puisse être (et je crois qu’il l’est encore un peu), il sait faire une différence entre les intérêts religieux et les petites cupidités politiques. Il respecte poliment le chef de l’Église, mais il n’ignore pas qu’un pouvoir temporel est sujet à croître et à décroître, comme toutes les choses temporelles. La paix, la guerre, les victoires, les défaites, les traités, le vœu des nations, le soulèvement légitime des opprimés, agrandissent ou réduisent tour à tour les royaumes de ce monde. La seule royauté qui n’ait rien à craindre des événements est celle qui n’est pas de ce monde, suivant la belle expression du Christ. M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères, a établi cette vérité mieux que je ne saurais le faire. C’est pourquoi je ne te parlerai que des beaux-arts.

On dit encore à Lille et à Rouen, chez quelques millionnaires de mauvaise humeur, que le changement de notre système douanier met la France à deux doigts de sa perte. Si une telle assertion était fondée, j’aurais bien mauvaise grâce à parler peinture aujourd’hui. Mais un grand manufacturier de Lille m’a fait l’honneur de m’écrire une lettre des plus rassurantes. Tous nos riches, grâce au ciel, ne sont pas des égoïstes. Un grand industriel de Mulhouse, après avoir lu la lettre de l’empereur à M. Fould, a couru droit aux Tuileries et a dit au maître de la maison : « Sire, j’approuve de tout mon cœur la mesure que vous avez prise dans l’intérêt de tous. J’y perdrai sans doute quelques millions ; mais j’étais honteux des bénéfices que nous faisions depuis plusieurs années. » Mon honorable correspondant de Lille est un homme de l’étoffe de M. Dollfus. Je copie textuellement la lettre qu’il m’a écrite :

« La fameuse lettre de l’empereur a causé ici une petite révolution ; c’est que les millionnaires sont tenaces. Être dérangé par un mauvais tarif, alors que, sans mal ni douleur, on vend 29 francs ce qui vous en coûte 14 !

» On a cherché à insurger les ouvriers en leur annonçant qu’on allait fermer les ateliers ; mais cela n’a pas pris.

» Ces messieurs vont avoir 17 pour cent de diminution de droit sur les cotons bruts et 33 pour cent de droits protecteurs. Les voilà bien à plaindre !