» Nos filateurs de lin ne sont protégés que par un droit de 15 pour cent ; ce qui n’empêche pas MM. D… de gagner 600,000 francs, bon an, mal an.
» Du reste, l’empereur, qui s’appuie sur les ouvriers, ne peut avoir la pensée de les laisser mourir de faim. Or, tant que l’ouvrier aura à vivre, les patrons ne mourront pas.
» Les machines à vapeur ne devaient-elles pas aussi laisser nos ouvriers sans travail ? Eh bien, les salaires ont doublé ; l’ouvrier s’est vu débarrassé de sa besogne la plus rude ; et c’est l’ouvrier qui manque au travail, quand c’était le travail qui devait lui manquer. Il en sera de même dans les circonstances présentes, et avant quinze ans la France industrielle n’aura plus de rivale.
» Je payais il y a sept ans le charbon 1 franc 20 centimes l’hectolitre. Les actions de 1,000 francs valaient alors de 7 à 8,000 francs. Ce même charbon, devenu fort mauvais, vaut aujourd’hui 1 franc 70 centimes. Et les actions ont monté à 82,000 francs. Voilà des monopoles qu’on veut essayer de détruire. Y réussira-t-on ? J’en doute. Mais il y a déjà du courage à le tenter.
» Les actions des charbonnages d’Anzin valent aujourd’hui 1,200,000 francs.
» Les possesseurs de ces monopoles accusent l’empereur de vendre la France à l’Angleterre !
» Quand il devrait m’en coûter quelque chose, je verrais toujours avec plaisir le gouvernement déclarer la guerre à ces fortunes si facilement acquises aux dépens de tous. »
Cette lettre, et quinze ou vingt autres que je résumerai quelque jour, m’autorisent, ma chère cousine, à ne te parler aujourd’hui que des beaux-arts.
Nos artistes (ceci soit dit entre nous) sont un peu découragés. Dans cette splendeur nouvelle de la France ressuscitée, ils se plaignent de rester cachés au dernier plan. Les uns dépensent leur vie dans les antichambres d’un ministère pour obtenir une misérable commande ; les autres, résignés à la modestie d’un commerce sans prétention, fabriquent de tout petits tableaux pour les ventes de l’hôtel Drouot ou les devantures de la rue Laffitte. Il n’y a plus ni grands ateliers, ni grandes ambitions, ni grandes passions ; les grands talents qui nous restent de 1830 meurent d’ennui dans le silence de la critique. — Si nous sommes encore à la tête de l’Europe artiste, comme l’exposition de 1855 l’a prouvé, c’est que l’Europe est aussi stagnante que nous.
L’empereur Napoléon III construit de grands palais ; il songe à les décorer, et l’on s’aperçoit un beau matin que la tradition est perdue ; que M. Ingres et M. Delacroix, l’un vieux, l’autre malade, n’ont pas d’héritiers parmi nous. Et l’on est réduit à livrer à des improvisateurs insuffisants des travaux qui réclameraient le génie de Gros et de David !