Cependant le métier de peintre est mis à la portée de tout le monde ; les écoles pullulent de jeunes gens ; les secrets de la couleur sont tombés dans le domaine public ; nous avons quelques milliers de paysagistes, tous capables de peindre un effet ; quelques milliers de peintres de genre, en état de barbouiller proprement un intérieur. Sans compter la bande austère des réalistes qui s’applique sérieusement à transporter sur la toile les grosses veines d’une feuille de chou.

Cependant le public s’intéresse de jour en jour plus vivement aux œuvres d’art. Tel qui n’allait pas au Louvre en 1840 s’arrête aujourd’hui tous les matins devant la boutique de Cachardy. Tel autre qui aurait cru jeter son argent par la fenêtre en achetant un paravent illustré, économise vingt-cinq louis pour se donner un Fauvelet. Non-seulement le goût des arts descend dans les masses de la bourgeoisie, mais il se rencontre de vrais Mécènes dans les sommets de la finance. On voit d’illustres parvenus introduire les artistes dans leurs hôtels et préférer hardiment la peinture à la dorure. On voit des spéculateurs d’assez haut rang former des galeries d’un grand prix et placer ainsi leur argent à des intérêts énormes. Je parierais qu’il se dépense plus de 50 millions par an dans les maisons où l’on vend des tableaux. J’ai vu un étranger débarquer dans un hôtel de la rue Castiglione et acheter pour 100,000 francs de peinture en moins d’une semaine. Le total de ses acquisitions ne vaudra pas 10,000 écus en 1870. D’un autre côté, j’ai rencontré un artiste de grand mérite qui colportait sous son bras un tableau de 1,000 francs, sans pouvoir en trouver cinq louis.

Il y a des artistes médiocres qui roulent sur l’or, parce qu’ils ont su se faire une clientèle, achalander leur atelier, élever leurs prix et passionner une coterie bourgeoise, loin du grand jour des expositions et du contrôle de la critique. Il y a des artistes merveilleusement doués qui meurent de faim, parce que le public ne les connaît pas, ou les oublie ou les juge mal.

Quoiqu’il en soit, les chefs-d’œuvre sont rares, et l’on peut affirmer, malgré la loi du progrès, qu’ils étaient plus communs en 1810 ou en 1830 qu’en 1860. Nos deux dernières expositions n’ont guère servi qu’à mettre en relief la médiocrité féconde de nos artistes.

Le gouvernement déplore cet état de choses : il est trop directement intéressé à la gloire du pays pour assister sans regret à cette décadence. Je crois même qu’il a cherché de bonne foi le remède du mal. Devant le très-médiocre salon de 1857, nos hommes d’État se sont dit que les expositions annuelles précipitaient le travail des artistes et les forçaient à produire vite et mal. Qu’un intervalle de deux ans leur permettrait d’apporter des œuvres plus grandes ou du moins plus mûres, et que l’art français s’en trouverait mieux.

On est parti de ce principe, croyant bien faire, et l’on a vu que l’exposition de 1859 dépassait en médiocrité celle de 1857. L’expérience continue. Le salon n’ouvrira pas en 1860, et je ne crains pas de prédire que 1861 tombera au-dessous de 1859.

C’est que le pharmacien a pris un médicament pour un autre et donné du laudanum à un malade en léthargie.

Si quelque chose peut ressusciter le grand art, c’est la publicité donnée aux ouvrages, l’émulation éveillée entre les artistes, les conseils distribués par la critique, la faveur et le blâme des regardants. Voilà pourquoi le principe des expositions annuelles était excellent, et, si l’on voulait trouver un encouragement plus actif, on n’avait qu’à décréter une exposition permanente.

Je suppose que le gouvernement mette à la disposition des artistes une aile de ce grand Palais de l’industrie, qui le plus souvent ne sert à rien. On écrirait sur la porte : Exposition permanente des Beaux-Arts.

Dès qu’un artiste connu ou inconnu aurait terminé un ouvrage, il n’inviterait pas le public à grimper les six étages de son atelier ; il ne solliciterait pas du préfet de police l’autorisation d’exposer sa statue devant le guichet du Louvre : il enverrait la statue ou le tableau au Palais de l’industrie. Une commission permanente, réunie en séance tous les huit jours, déciderait de l’admission. Les ouvrages admis resteraient trois mois exposés à la curiosité du public et à la sévérité des critiques.