Le public serait charmé d’avoir en toute saison, dans Paris, un lieu de plaisir noble et intelligent. Les étrangers pourraient, toute l’année, se faire une idée de nos artistes contemporains. Les artistes ne se tueraient plus à ébaucher précipitamment une toile pour l’exposition, puisque l’exposition serait permanente. Ils ne passeraient plus sous les fourches caudines du marchand de tableaux ; car, en donnant leur prix au gardien de la galerie, ils traiteraient presque directement avec les acquéreurs, sans avoir l’ennui de s’entendre marchander. Le grand acquéreur, l’État, représenté par le ministre, viendrait faire son choix et distribuer des encouragements solides. Le gouvernement échapperait à la honteuse nécessité de commander des tableaux et des copies à ceux qui ne savent pas les faire : la publicité donnée à toutes les œuvres d’un certain mérite lui permettrait de n’encourager que le talent.
Les critiques d’art, qui dorment vingt mois en deux ans, seraient aussi régulièrement occupés que les critiques des théâtres. Ils auraient du nouveau toutes les semaines, ils profiteraient tous les jours, ils seraient dans un commerce perpétuel avec le public et les artistes. Une agitation très-saine, très-salutaire, très-honnête, remplacerait le calme plat où nous vivons. Et bientôt, si je ne m’abuse, on verrait refleurir ces beaux temps où toute une ville se passionnait pour ou contre un tableau de M. Delacroix.
Voilà ce que je décréterais demain, ma chère cousine, si une révolution (fort imprévue d’ailleurs) me condamnait à régner sur la France. Le remède est des plus simples et des moins coûteux. Nous avons le palais, le jury et même le garçon de bureau. Si notre pays n’était pas assez riche, je pourrais ajouter qu’il y a quatre ou cinq cent mille francs à gagner sur les entrées, puisque le public a pris l’habitude de payer à la porte du Salon.
Le gouvernement va-t-il adopter mon idée ? Non, dis-tu ; eh bien, tant pis pour lui. Je parie qu’avant six mois il se formera en France une société anonyme pour l’encouragement des beaux-arts. Les Anglais en ont plusieurs, qui toutes rapportent de sérieux dividendes. Les Anglais n’ont pas été en nourrice chez Louis XIV ; personne ne les a habitués à compter sur le gouvernement comme sur une providence et à lui demander toutes les choses dont ils ont besoin, même la pluie et le beau temps. Ils savent ce qu’il leur faut, et ils se le procurent eux-mêmes. Peut-être un jour deviendrons-nous Anglais en cela. Je vois déjà s’ouvrir, au boulevard des Italiens, une petite exposition permanente qui sera peut-être le germe de la grande que nous rêvons. Si tu viens à Paris cet hiver, je t’y mènerai pour vingt sous, et tu verras de beaux Delacroix et d’adorables Meissonier.
XV
LES BROCHURES À BON MARCHÉ
Mon jardinier m’apporte une brochure. — Joseph le buveur de bière, le forgeron François et le pape. — Mise en scène. — Qu’est-ce que le pape ? — Pourquoi le pape est-il roi ? — Grave question tranchée d’un seul mot. — Aménités du forgeron François. — Il habille à sa façon le roi de Sardaigne et l’empereur des Français. — Félicité des Romains. — État misérable des Piémontais. — Ils sont réduits à montrer des marmottes, tandis que les Romains s’ébattent en carnaval. — Les sujets du saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop heureux. — Intrigues des juifs et des francs-maçons contre le temporel du pape. — Le pape ne doit pas écouter les conseils des souverains. — L’œuf et la poule. — Réflexions demi-politiques. — MM. Proudhon et Vacherot. — Deux catégories de révolutionnaires. — Modification désirable dans les lois sur la presse. — Grâce pour les philosophes ! — Souvenirs de l’auteur. — M. le docteur Pellarin. — Arago.
Ma chère cousine,
Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait lire, m’a apporté ce matin une brochure de vingt pages, petit format.
— Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans la rue. Cela se vend trois sous, mais cela se distribue aussi pour rien. Vous serez sans doute étonné quand vous aurez vu de quelles sottises on a la prétention de nous nourrir.
Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, car il est écrit en patois. Mais celui qui me l’avait apporté m’aida à le traduire.