C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé Joseph, et un beau, brillant et vertueux forgeron du nom de François. Joseph, le buveur de bière, passe sa matinée à la brasserie, au milieu des pots et des journaux. François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. Il s’étonne de voir Joseph donner de grands coups de poing sur la table ; il se scandalise en apprenant que ces brutalités sont à l’adresse du pape. Et la conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir temporel du saint-père et la question des Romagnes.

Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à plus de cent lieues des dialogues de Platon. Cet entretien, par demandes et réponses, doit avoir quelque parenté avec le Catéchisme poissard, que je n’ai jamais lu.

« Qu’est-ce que le pape ? » demande grossièrement l’ivrogne Joseph. Le bon François répond : « Un grand prêtre et un roi. — Pourquoi un roi ? »

La question est délicate ; on a déjà fait plus de deux cents brochures là-dessus, sans compter les volumes. Mais François tranche la difficulté d’un seul mot : « Le pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un royaume. »

Voilà pourquoi votre fille est muette ! Voilà pourquoi la reine des nations, la maîtresse du monde ancien, la fille de Romulus, la mère de César, Rome enfin… est muette.

Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison ; il se le tient pour dit. Le forgeron lui a rivé son clou.

« Et, reprend-il timidement, combien est-il grand ce pays ? — Deux fois aussi grand que l’Alsace. »

Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez de l’ignorance de votre interlocuteur. Les deux départements qui composent l’Alsace ont une superficie totale de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre, vous aurez 17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous trompez donc, ô François ! de plus de moitié. Si les États du pape étaient réduits à la superficie que vous dites, je connais deux millions d’honorables Italiens qui seraient bien contents !

Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la bière. Il craint de s’engager dans une discussion de chiffres. Il demande depuis quelle époque le pape est en possession de son royaume ? « Depuis mille ans, pour une partie, répond François, et depuis treize cents ans pour l’autre. » Voilà ce qui s’appelle parler en chiffres ronds et simplifier l’histoire ! Joseph accepte les chiffres ronds.

Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime ? ou, pour parler le langage de Joseph, ce pays est-il bien à lui ?