François, le bien informé, apprend au faible Joseph que les sujets du pape sont heureux entre tous les hommes, « que le Français paye deux fois plus d’impôts que le Romain ; que, dans le Piémont, on vole et on assassine six fois plus que dans les États pontificaux ; que les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et les Russes préfèrent Rome à leur pays, à cause de la liberté dont on y jouit ; que les Romains sont les oiseaux les plus joyeux du monde ; que leur carnaval est le plus gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur ; que tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer les casseroles, repasser les couteaux et faire danser les marmottes, appartiennent au Piémont ; qu’on ne trouve parmi eux aucun Romain, tant les Romains sont heureux ! que le prince héritier d’Angleterre, après avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette réflexion : « C’est dommage seulement que ce peuple soit gouverné par des prêtres. » Mais le prince de Galles parlait comme un petit sot, car c’est justement parce que ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne humeur. »
Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du prince de Galles. Il ne croit pas que les prêtres soient capables de bien gouverner.
« — As-tu essayé de leur gouvernement ? demande François.
» — Non.
» — Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne sont point de ta compétence ! Il y a trois ou quatre cents ans, nous avions beaucoup de gouvernements religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de pays dans le royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, il y avait les électorats de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les peuples de ces provinces étaient les plus heureux. Naturellement ! un prêtre n’a pas besoin de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. Aussi disait-on dans toute l’Allemagne : Sous la crosse, il fait bon vivre. »
L’alinéa que je viens de citer est comme la signature de cet opuscule anonyme. La main d’un homme d’Église s’y trahit.
» — Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se révoltent.
» — C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit François. Ce petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie apparemment) avec les canailles du Piémont, de Naples, de la Toscane, de la Hongrie et de la France, qui s’y sont donné rendez-vous le poignard en main, ont imposé leur nouveau gouvernement au peuple.
» — Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être pour eux contre le pape ?
» — Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de Messie, et ils veulent que les catholiques n’aient point de pape. C’est eux qui ont commencé le tapage (affaire Mortara, probablement). Beaucoup de protestants s’impatientent de voir que, depuis trois cents ans, le pape est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept fois sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants d’Israël. De mauvais catholiques voudraient se débarrasser du pape, parce qu’il proclame dans le monde les commandements de Dieu, et qu’il interdit le parjure, l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que Dieu leur pardonne leur sottise ! crient parce qu’ils entendent crier. Les Piémontais voudraient s’approprier le royaume du pape ; les républicains voudraient en faire une petite république ; les francs-maçons voudraient y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir ; les Anglais voudraient brûler l’Italie et la France, et se chauffer à l’incendie ; les enfants d’Israël voudraient encore une fois faire le commerce avec les galons dorés, les panaches, les ostensoirs, les calices et les biens de l’Église.