Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clémentine. La jeune fille le fit remarquer à Fougas.
— C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son café est au bout de notre rue, et son appartement du côté du parc. Je le crois fort épris de ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour qui mon coeur ait battu, c'est Léon Renault.
— Eh bien, et moi? dit Fougas.
— Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous crains. Il me semble que vous êtes un bon et respectable parent.
— Merci!
— Je vous dis la vérité, autant que je peux la lire dans mon coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me comprends pas moi-même.
— Fleur azurée de l'innocence, j'adore ton aimable embarras.
Laisse faire l'amour, il te parlera bientôt en maître!
— Je n'en sais rien; c'est possible… Nous voici chez nous. Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!… Bonne nuit, Léon; ne vous querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces, mais je vous aime autrement, vous!
La tante Virginie ne répondit point au bonsoir de Fougas. Quand les deux hommes furent seuls dans la rue, Léon marcha sans dire mot jusqu'au prochain réverbère. Arrivé là, il se campa résolument en face du colonel, et lui dit:
— Ah çà! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je l'aime, que j'en suis aimé depuis plus de quatre ans, et que je ne reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la défendre.