« Bréchot du soir, espoir, disait-elle ; Bréchot du matin, chagrin. »

Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont moroses à la maison. Toutes leurs grâces se dépensent au dehors, et il n'en reste plus pour l'intérieur.

Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques milliers de louis qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot avait été lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait. En feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie privée parce qu'on leur défend de parler politique, il avait cru rencontrer des allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts d'un scandale récent qui devait se dénouer sur le terrain d'après les uns, qui allait être étouffé sous le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été écrit ou prononcé ; rien ne prouvait que la famille Gautripon fût en cause. Cependant Léon Bréchot se sentait envahi par cette inquiétude sourde et cette trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes l'explosion d'un orage.

« Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne veux pas que leur récréation soit retardée par mon inexactitude. »

Le petit Léon répondit :

« Nous ne sommes pas pressés ; nous attendrons papa.

— Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami vous le permet.

— Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa serviette, j'ai fini. »

M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup d'œil significatif. Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie électrique, on vint prendre les enfants et leur père demeura. Les gens devinèrent qu'on n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.

Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers Bréchot et lui dit :