— Le ministère!
— Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses augustes bureaux ; mais quand dînerons-nous ensemble?
— Aujourd'hui, si tu veux.
— Non, je suis engagé ; mais dimanche? Le dimanche est le libérateur des employés vertueux. Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds qui traînent le char emblématique ; et par un phénomène inexpliqué jusqu'à ce jour, le char continue à ne pas marcher lorsqu'il n'est traîné par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures ; garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle, si le cœur nous en dit. »
Il fut exact ; il arriva même à cinq heures et demie, lui qui pratiquait l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception m'aurait pu mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner un ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dîner fin, véritable chère de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour m'entraîner à boire ; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait voué à l'eau pour la vie : c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu. Je laissai donc l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un plum-pudding, la fumée du cigare répandue dans l'air que je respirais, ébranla légèrement mon cerveau ; cependant je n'étais pas plus ivre qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort ému, tant du vin qu'il avait pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses idées se rompait par moments, et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis répéter plusieurs fois à propos de rien :
« Il le faut! il le faut! »
En prenant son café, il me dit sans préambule :
« Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai proposé d'aller ce soir au théâtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce soir par extraordinaire ; mais non. »
Je répondis naïvement :
« Mais si! »