Je lui retins le bras et je le sommai de me dire toute la vérité.
L'histoire était cruellement simple. Léon avait rencontré, poursuivi et séduit Mlle Pigat, qui sortait souvent seule. Le jour où il fallut prévoir les conséquences de sa faiblesse, elle dit : Je suis morte, mon père ne me pardonnera pas. Le jeune homme prit alors la résolution d'épouser Émilie : son caprice pour elle était devenu de l'amour ; il pleurait de tendresse à l'idée d'être père. Il s'ouvrit donc à M. Bréchot ; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait d'autres visées. Léon, qui est un peu plus jeune que moi, n'avait pas vingt-cinq ans révolus. Les eût-il eus, recourir aux actes respectueux, c'était embrasser la misère. D'ailleurs M. Pigat était trop fier pour jeter Émilie dans une famille qui la repoussait. Y eût-il consenti, les délais prescrits par la loi reculaient forcément le mariage jusqu'au moment où la grossesse serait visible aux yeux du père. Léon ne pouvait donc que se soumettre aux volontés de M. Bréchot. L'entrepreneur lui dit :
« Te voilà bien embarrassé pour peu de chose! Tous les fils de famille ont passé par là, et toujours leurs parents les ont tirés d'affaire. Trouve un pauvre garçon qui épouse la mère et l'enfant ; je placerai monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au petit : c'est élémentaire. »
Mais le cœur de Léon se soulevait à l'idée de jeter Émilie au bras d'un faquin. Il ne refusait pas de marier sa maîtresse, mais à la condition de la garder pour lui seul. Il consentait à voir son fils affublé d'un nom d'emprunt, mais du nom d'un honnête homme. Bref on se mit en quête d'un être chaste, intelligent, dévoué, désintéressé, qui pourtant fût à vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la préférence. M. Bréchot dit que le sort m'avait prédestiné à cela, que j'avais été dès l'enfance un objet de commerce, que mon père m'avait vendu à M. Mathey sans me demander mon avis, qu'il serait ingénieux, facile et sans danger de m'acheter à moi-même sans me le dire, sauf à régler après. Léon me défendit d'abord résolûment contre cette trahison, il résista le plus longtemps qu'il put ; mais la nécessité, l'urgence, mes protestations d'une amitié à toute épreuve levèrent ses scrupules un à un. Il accepta un rôle dans la comédie ; il y fit entrer sa maîtresse : une femme n'a plus de conscience à elle du jour où elle se donne à un amant. Pour moi, j'avais été crédule et sot au delà de toute espérance ; je jouais si naturellement mon personnage d'amoureux que Léon s'en émut à la fin. Huit jours avant le mariage, il avertit son père qu'il allait me déclarer tout. M. Bréchot revendiqua l'honneur de cette négociation délicate, persuadé qu'une somme aplanirait les voies. Il envoya son fils en province, lui promit que je ne me marierais qu'à bon escient, et qu'aussitôt marié je me ferais un devoir de lui conduire Émilie. Ma fierté le déconcerta ; il n'osa plus me mettre un tel marché à la main lorsqu'il vit de quel air je refusais son argent. Toutefois il croyait avoir fait un coup de maître en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma poche ; j'avais reçu des arrhes, pensait-il, ce qui m'ôtait le droit de me fâcher trop fort. Léon de son côté se disait : De deux choses l'une, ou Jean-Pierre rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience qu'un complot sans commencement d'exécution ; ou il me rendra le service capital que j'attends de son amitié, mais il le fera de plein gré, sans pouvoir dire qu'on l'a trahi. Il se libère ou il se dévoue ; dans aucun cas, il ne peut dire que nous l'avons immolé comme une victime au bonheur d'autrui. Lorsqu'il me vit descendre avec Émilie à la gare de Fontainebleau, il conclut naturellement que je savais la vérité, que j'avais passé outre, que je m'étais sacrifié à l'amitié, mais qu'il me devait des excuses pour m'avoir jeté sous ce laminoir qui transformait un honnête homme, droit et fier, en un plat mari. Voilà ce qu'il me dit en substance, entremêlant les aveux d'une confession aux moyens d'une plaidoirie.
A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang se refroidir et ma colère s'apaiser. Mon malheur n'était plus l'œuvre de Léon seul, la plus lourde part de responsabilité retombait sur son père ; mais le fils n'était pas innocent. Je me rappelais ses scrupules, ses hésitations, ses remords anticipés ; mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle il m'avait berné lui-même? Ce n'était pas M. Bréchot qui m'avait conduit à l'Opéra. Nul autre que Léon ne m'avait signalé le chapeau blanc de Mlle Émilie et sa lorgnette perfidement braquée sur moi. Enfin c'était pour lui, dans son intérêt seul qu'on avait disposé de ma vie! Je n'étais plus célibataire, et je n'étais pas marié : on m'avait pris ma liberté sans me donner en échange un seul jour de bonheur. Entre un terrassier parvenu, un petit viveur fainéant et une fille déchue, il avait été décidé que Jean-Pierre Gautripon, citoyen français, vivrait et mourrait seul, sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait cela tout simple : j'étais si bon!
Léon n'oublia pas ce merveilleux argument :
« Tu m'avais dit mille fois : dispose de ma vie!
— Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée plus précieuse que la vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as volée en m'accouplant à ta maîtresse. »
Il entendit tout ce que j'avais sur le cœur et ne chercha plus même à se défendre.
« Va toujours! disait-il en pleurant ; je me hais et je me méprise plus que tu ne peux faire. Écrase-moi, tue-moi! Le revolver est là, tout chargé. S'il te répugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et ma mort arrangera tout.