— Bon! fit-il en lui-même ; j'enverrai une armoire à glace, et je ne reviendrai plus. »

Sur ces entrefaites, il entra quelques visites. Ce fut d'abord une amie de Cornélie, plus avancée qu'elle dans la science de la vie, car elle avait un cachemire des Indes ; puis un jeune peintre un peu débraillé, puis un auditeur au conseil d'État ganté de neuf, puis un jeune journaliste, puis un vaudevilliste qui commençait à se faire jouer, puis un joli sous-chef du ministère de l'intérieur, enfin un jeune-premier de la Gaîté. Ces six jeunes gens se partageaient, en attendant mieux, l'amitié de Cornélie. Le jeune-premier était un ancien camarade du Conservatoire ; le feuilletoniste la soignait dans ses articles ; le sous-chef la protégeait au ministère ; le peintre allait faire son portrait pour la prochaine exposition ; l'auditeur, sans être très-riche, avait des parents assez généreux pour qu'on pût de temps en temps lui demander un service de cinq louis ; le vaudevilliste achevait pour Cornélie une pièce en trois actes, destinée à mettre en relief toutes les perfections de sa petite personne. Au premier acte, elle était paysanne et montrait ses jambes ; au second, elle était marquise et montrait ses épaules ; au troisième, elle jetait son bonnet par-dessus les moulins et montrait ses cheveux. Cornélie témoignait à tous ses amis une reconnaissance impartiale. Il n'y avait point de préférés, partant point de jaloux, et ses rivaux, qui ne se saluaient pas dans la rue, vivaient chez elle en bonne harmonie. Lello entendit pour la première fois une conversation parisienne, vive, fringante, entremêlée de propos de coulisses, d'anecdotes du monde et de charges d'atelier, saupoudrée de calembours, pailletée de bons mots et assaisonnée de scandales dont personne ne se scandalisait. Il fut tout ébaubi de cette joute assise, de ce tournoi d'esprit, de ces lances rompues et de cette petite fête courtoise donnée par six chevaliers en redingote à une reine d'amour en peignoir. Il comprit le discours de son oncle sur les séductions de Paris, et il se promit de ne point retourner à Rome avant d'avoir soupé en si curieuse compagnie.

Il en eut bientôt la joie. Deux jours après, Mme Sarrazin, qui avait reçu une armoire à glace anonyme, invita tout son monde à un pique-nique. Le sous-chef envoya un saumon, le journaliste un pâté, le comédien un buisson d'écrevisses, l'auteur dramatique un Parthénon en gelée d'ananas, le peintre un feu d'artifice complet qu'on aurait tiré dans le salon, si le propriétaire l'avait permis ; l'auditeur fournit des truffes, Rouquette les vins, Lello l'argenterie. Trois ou quatre amies de Cornélie honorèrent de leur présence cette fête de famille. M. Sarrazin y présida en vrai tambour-major, avec la dignité bouffonne qui n'appartient qu'à cette institution. Lello se grisa du vin de Rouquette et surtout des regards de Mlle Cornélie. La table enlevée, on dansa tant qu'il resta des cordes au piano. Avant de se séparer, tous les convives prirent rendez-vous pour le surlendemain : on irait à Versailles voir jouer les grandes eaux et dîner à l'hôtel des Réservoirs. « Quand je pense, disait Lello, que j'ai failli quitter la France sans connaître l'hôtel des Réservoirs et sans avoir vu les grandes eaux! »

Il mettait un pantalon blanc pour aller à Versailles, lorsque son domestique de place, qui ne l'accompagnait plus dans ses promenades, lui apporta la lettre suivante :

« Du monastère de Saint-Antoine.

« Rome, 5 juillet 1838.

« Où êtes-vous, Lello? Où sont vos promesses, votre amour et mes espérances? Moi, je suis toujours au couvent, dans la même cellule et dans le même ennui. Savez-vous combien il y a de temps que vous ne m'avez écrit? Vos lettres étaient ma seule consolation. Que Dieu vous pardonne le mal que vous me faites, et qu'il vous préserve de souffrir jamais autant que moi! Je n'ose vous dépeindre l'état de mon âme : j'empoisonnerais tous vos plaisirs. De ma santé, je ne vous en parle pas ; vous comprenez que mon cœur est trop malade pour que le corps puisse se bien porter. J'avais pris pour deux mois de courage ; mais il y a plus de deux mois que vous êtes parti, et ma provision est épuisée. Mon ami, souvenez-vous de temps en temps, en courant à vos plaisirs, que vous m'avez aimée pendant quelques jours et que je vous adorerai toute ma vie.

« Tolla. »

« Venez-vous? cria Rouquette à travers la porte. La voiture est en bas : il ne faut pas faire attendre ces dames.

— Je suis à vous, mon cher. Donnez-moi seulement cinq minutes : une petite affaire à expédier. »

Il écrivit :

« Paris, 16 juillet 1838.

« Ma chère Tolla,

« Tu connais bien mal mon cœur, si tu crois que c'est l'amour des plaisirs frivoles qui m'a entraîné loin de toi et qui me retient sur cette terre d'exil. Sache que le but secret de mon voyage était d'obtenir le consentement de mon oncle. On peut demander dans une lettre ce qu'on n'oserait pas solliciter de vive voix. Tu te souviens bien que j'ai toujours désiré que notre bonheur obtînt la sanction de ma famille, et tu es trop tendre fille pour blâmer un sentiment si délicat. Nous ne devons pas, pour satisfaire notre caprice, déclarer la guerre à nos parents.

« Après une lettre affectueuse de mon oncle, dont les tendres reproches m'ont déchiré le cœur, je me suis décidé à lâcher le grand mot. En effet, notre situation était trop pénible : nous aimer en ayant l'air de ne nous point connaître! D'ailleurs les méchantes langues avaient trop beau jeu contre nous.

« Tu dois comprendre combien je désire et je crains tout à la fois la réponse de mon oncle. Dieu veuille toucher son cœur et nous le rendre favorable! Rien ne manquerait plus à notre félicité. Si sa réponse n'est pas telle que je le désire, il faudra essayer de tous les moyens pour changer sa volonté. Je ne retournerai pas à Rome que la question ne soit résolue. En attendant je souffre le martyre, le doute me tue ; plains-moi. »

Rouquette frappa à la porte :