« Il y a dix minutes que les cinq minutes sont écoulées!

— Une seconde encore! mon bon ami. Je suis aussi pressé que vous. »

Il continua :

« C'est maintenant, ma Tolla, qu'il faut redoubler nos prières et mettre en Dieu toutes nos espérances. S'il a décidé que nous serions heureux, il saura bien attendrir le cœur de mon oncle. Tournons-nous vers cette Vierge sainte qui aime tant à consoler les affligés : qui sait si elle ne voudra pas faire quelque chose pour nous? J'importune non-seulement saint Joseph, comme tu me l'as recommandé, mais tous les autres saints du paradis. Je voudrais qu'ils fussent plus nombreux, pour avoir plus d'avocats auprès du juge suprême. Enfin jetons-nous dans les bras de la Providence, et espérons. Je t'aime.

« Lello. »

« Oui, je t'aime! dit Lello en allumant une bougie pour cacheter sa lettre, et il y a bien quelque mérite à garder mon amour intact au milieu des plaisirs de Paris. Elle craint, pauvre enfant, que je ne l'oublie! Mais j'ai pensé vingt fois à elle pendant cet infernal souper! Rien ne triomphera de ma passion, parce que ma passion c'est moi-même, et que je suis plus fort que tout. Il y a pourtant de pauvres sires à qui une bouteille de vin de Champagne ou le sourire d'une jolie fille fait oublier leur maîtresse! Mon amour est comme la salamandre, il traverse le feu sans y brûler ses ailes. »

La promenade à Versailles fut suivie de beaucoup d'autres. Mme Sarrazin s'aperçut que Lello connaissait fort mal Paris et les environs : elle lui fit voir du pays. C'était une bonne femme, aimée du théâtre et de son quartier, et dévouée sans préjugés au bonheur de sa fille. Elle avait toujours dit à Cornélie :

« Mon enfant, l'autorité maternelle a ses limites, et je n'ai pas la prétention ridicule de te garder en sevrage jusqu'à l'âge de trente ans. D'ailleurs, je le voudrais, la loi ne le permettrait pas. Vois donc à te pourvoir. Si tu trouves un mari opulent, j'en serai bien aise : il me servira une pension alimentaire. Malheureusement les Folies-Dramatiques n'ont pas la vogue pour les mariages, et l'on n'y en a pas vu beaucoup cette année. Avec la dot que je te donne, à savoir le talent et la beauté, il est rare qu'on trouve à se marier définitivement. Passe encore si tu étais à l'Opéra! L'empereur de Russie paye tous les ans deux ou trois grands seigneurs pour qu'ils épousent les danseuses. Mais tu es aux Folies ; règle-toi là-dessus. Moi, si jamais je te vois amoureuse d'un homme jeune, bien élevé et riche, je commencerai par te faire une bonne morale (si je t'ennuie tu ne m'écouteras pas) ; puis j'irai trouver ce monsieur, je lui dirai tous les sacrifices que j'ai faits pour ton éducation, et, s'il a bon cœur, il me laissera ma fille, ou du moins il me remboursera mes dépenses. »

Le 8 août 1838, trois semaines environ après le voyage à Versailles, Lello apprit à n'en pouvoir douter que Mme Sarrazin avait dépensé pour l'éducation de sa fille vingt mille francs et quelques centimes. La chute de Mlle Cornélie ne fit pas plus de bruit que celle d'une pomme. Chose incroyable! aucun des six adorateurs de la jolie blonde ne tint rigueur à Lello. Il crut même s'apercevoir qu'ils lui serraient la main avec gratitude. Il ne sut jamais combien son bonheur avait fait d'heureux. Rouquette se fit sa part dans la félicité commune.

M. Sarrazin conserva l'habitude de marcher tête levée, excepté lorsqu'il passait sous la porte Saint-Denis.

Rouquette choisit le jour où Cornélie pendait la crémaillère dans un appartement de six mille francs pour envoyer à Lello la réponse de son oncle. Il la gardait en portefeuille depuis une semaine.