Lello hésita un instant avant de briser le cachet. Évidemment la lettre contenait un oui ou un non. Un non lui fermait le paradis du mariage ; un oui le chassait du paradis terrestre qu'il venait de meubler à grands frais. Un non le séparait de Tolla ; un oui l'arrachait à Cornélie. Cependant je dois dire à sa louange que son dernier vœu fut pour un oui.
La lettre disait non. Le colonel n'avait point cherché de périphrases. Il écrivait à son neveu :
« Je te permets toutes les folies, excepté une. Jette ton argent par les fenêtres, je t'en donnerai d'autre ; ne jette pas ton nom : nous n'avons que celui-là. Je t'ai dit souvent que je n'avais rien à te refuser, je le répète encore. Veux-tu un million? Mais si tu cherches une corde pour te pendre, je n'en suis pas marchand. Remarque bien que tu peux te marier sans mon consentement : ce n'est donc pas une permission que tu me demandes, c'est un conseil. Or le diable en personne ne saurait me contraindre à t'en donner un mauvais. Fais ce que tu voudras : tu es maître absolu de tes actions, comme moi de mes écus. Je ne te défends pas d'épouser la fille qui t'a choisi et qui te fait la cour depuis plus d'une année ; mais je t'avertis que, si tu persistes, tu peux te dispenser de m'écrire ; je ne te répondrai pas. Sur ce, je t'embrasse. Faut-il ajouter : Pour la dernière fois? »
« Diable d'homme! se dit Lello. Il parle avec autant d'assurance que s'il avait raison. Je vais mal souper ce soir. Rouquette! »
Rouquette n'était jamais loin. Il parcourut la lettre, et la trouva conforme au brouillon qu'il avait envoyé. « Eh bien? demanda-t-il.
— C'est moi qui vous dis : eh bien?
— Eh bien! votre oncle a tort, il ne rend pas justice aux vertus de Mlle Feraldi.
— N'est-il pas vrai, Rouquette? Tant de vertu, de beauté, de noblesse…
— Je ne te parle pas de sa noblesse : on m'a assuré que la généalogie du docteur Feraldi était un peu véreuse. Quant à la beauté, elle en a eu autant que femme du monde : maintenant, nous ne savons pas ce qui lui en reste. Je passe légèrement sur la question financière. Elle vous apporte en dot une vigne de deux cent mille francs ; c'est un joli denier. De plus elle assure par contrat un héritage de quatre ou cinq millions au prince votre frère : toute la fortune du colonel! Mais elle a des vertus. Or les vertus sont hors de prix par le temps qui court ; vous le savez bien, vous qui venez d'en acheter une.
— Mauvais plaisant!… Rouquette, vous devriez intercéder auprès de mon oncle!