— Bien obligé! Je trouve que j'ai assez d'ennemis.
— Alors faites-moi un brouillon.
— Pour dire que vous vous soumettez?
— Non, pour expliquer que je ne peux pas me soumettre.
— A quoi bon? il jetterait ma prose au feu dès la première ligne.
— Il faudrait pourtant lui faire savoir que je suis engagé d'honneur avec le comte Feraldi.
— Une idée! Priez M. Feraldi de lui conter toute l'affaire. C'est lui qui est le plus intéressé à la conclusion de ce mariage, car vous conviendrez qu'il y gagne plus que vous. D'ailleurs n'est-il pas avocat? Il ne refusera pas de plaider sa propre cause. Faut-il vous faire un brouillon pour le comte?
— Faites, mon ami ; je ne lui ai jamais écrit, et je ne saurais pas comment m'y prendre. »
Lello se promena de long en large dans sa chambre, tandis que Rouquette écrivait.
« Paris, 11 août 1838.
« Très-cher comte,
« Je n'avais jamais pris la liberté de vous écrire, sachant comme votre profession vous occupe, et combien le temps des hommes d'affaires est précieux ; mais une cruelle nécessité me force à vous imposer l'ennui de me lire.
« Depuis mon départ de Rome, mon unique préoccupation a été de faire approuver à mes parents mon mariage avec mademoiselle votre fille. Après deux mois d'hésitation, je me suis armé de courage, et j'ai écrit à mon oncle. Je lui ai tout confessé, je lui ai fait connaître la violence de mon amour et l'ancienneté de nos engagements, j'ai dépeint à ses yeux les vertus qui sont la plus belle richesse de Vittoria, j'ai décrit avec une scrupuleuse exactitude l'état de nos sentiments, j'ai conjuré mon oncle de ne pas séparer deux cœurs si bien unis. J'ai attendu longtemps sa réponse ; plût à Dieu qu'elle ne fût jamais arrivée! Non-seulement mon oncle se refuse formellement à ma demande, mais il déclare en terminant qu'il m'embrasse pour la dernière fois.
« Vous pouvez vous figurer mes angoisses au milieu de ce conflit d'affections. Je ne voudrais pas renoncer au bonheur, mais le devoir me commande de respecter la volonté de ma famille. Je voudrais dompter mes passions ; mais quand je songe aux vertus de l'ange que j'adore, la force me manque.
« Dans ce cruel embarras, je me tourne vers vous, et je remets notre sort entre vos mains, puisque le destin me condamne ou à obtenir ce consentement ou à faire le terrible sacrifice, je viens vous prier à mains jointes de plaider ma cause auprès de mon oncle et d'obtenir, par une intervention amicale, ce que j'ai eu la douleur de m'entendre refuser. Si, par un malheur que je n'ose prévoir, vos prières échouaient comme les miennes, croyez, monsieur, que j'ai trop à cœur la réputation de mademoiselle votre fille pour continuer les relations d'intimité qui existaient entre nous ; mais je conserverai pour elle et pour votre famille une estime éternelle.
« Je me fais un devoir de vous déclarer que je n'ai mis dans le secret que mon frère et mon oncle. Tout est resté entre nous, et l'honneur de la jeune fille a été soigneusement sauvegardé. J'espère que ma résolution sera approuvée de vous et de votre vertueuse fille, à qui je vous autorise à montrer cette lettre. Je vous prie de présenter mes compliments, et suis pour la vie votre très-affectionné serviteur et ami,
« Manuel Coromila Borghi.