Quand Lello eut copié cette lettre, Rouquette réclama son brouillon pour le brûler. Il le mit sous enveloppe et l'envoya à Mme Fratief.

Lello écrivit ensuite à Tolla une lettre touchante :

« Mon cœur saigne, disait-il, Dieu! quelle sentence cruelle! D'un côté la passion qui me consume, de l'autre le devoir qui m'égorge. J'entends ta voix qui me crie : « Fais ton devoir, quoi qu'il en coûte ; le devoir est la loi de Dieu. » Oui, ma Tolla, tu es assez vertueuse pour me parler ainsi. Tu aimes tes parents, tu sais qu'il est impossible de rien refuser à ces êtres chers et respectables qui nous ont tenus tout enfants sur leurs genoux ; tu approuveras la résolution que j'ai prise. Si tu écoutes le monde, il me blâmera peut-être ; si tu fais parler ta conscience, elle me donnera raison.

« Un espoir nous reste. J'ai écrit à ton père, je l'ai conjuré de s'entremettre pour nous auprès de mon oncle : peut-être obtiendra-t-il quelque chose. Si cette dernière branche de salut nous échappe, hélas! je suis forcé de t'oublier. Le pourrai-je? Dieu qui exige de nous ce sacrifice, nous donnera la force de l'accomplir ; mais si mon cœur doit te retirer sa tendresse, jamais il n'oubliera l'image d'un ange orné de tant de belles vertus, et tu auras une place éternelle dans l'estime de ton très-affectueux ami,

« Lello.

« P. S. De la réponse de ton père dépendra notre bonheur. »

Lello monta en voiture avec Rouquette, porta ses lettres à la grande poste et se fit conduire au nouvel appartement de sa maîtresse. L'arrivée des deux amis interrompit le jeune peintre, qui ébauchait un petit portrait de Cornélie.

IX

Amarella n'était pas entrée au couvent pour le plaisir de prier Dieu et d'accompagner sa maîtresse : elle pensait qu'on peut prier partout, et son dévouement pour Tolla n'allait pas jusqu'à l'abnégation. Elle avait la captivité en horreur, comme tous les êtres remuants ; elle était friande du grand air comme tous ceux qui sont nés au village ; elle aimait à se faire voir, comme toutes les femmes. Ajoutez que, comme tous les Romains des deux sexes, elle avait la passion de la loterie. La loterie est un jeu légal, une partie engagée entre le saint-père et ses sujets : les joueurs y gagnent quelquefois, le gouvernement toujours. Amarella faisait comme tous les domestiques, mercenaires, mendiants et frères quêteurs de la capitale du monde chrétien : elle économisait onze sous par semaine pour avoir le droit de prendre un billet, de rêver trois numéros, et d'attendre, confortablement logée dans un château en Espagne, le tirage du jeudi et la ruine de ses espérances. En entrant à Saint-Antoine, elle avait renoncé à la loterie, au grand air, à la liberté et à l'admiration des hommes, le tout pour plaire à Menico. Menico lui avait dit en la prenant par la taille : « Si tu étais une brave fille, tu irais tenir compagnie à mademoiselle. Crains-tu de t'ennuyer? Je te promets que vous recevrez des visites : le parloir n'est pas fait pour les chiens. As-tu peur que tous les garçons ne se marient en votre absence et qu'il n'en reste plus pour toi? Sois tranquille, j'en connais un qui attendra patiemment et qui fera vœu, si tu l'exiges, de ne pas regarder une femme avant votre retour. » Ces promesses tant soit peu jésuitiques, appuyées de quelques caresses, avaient trompé la subtile Amarella. Elle sacrifia trois mois de sa liberté, avec la confiance d'un joueur qui risque son seul habit sur la carte qu'il croit bonne. Ce Menico si longtemps poursuivi était, à ses yeux, quelque chose de plus qu'un homme : c'était un terne qu'elle avait nourri deux ans.

Lorsque les portes du cloître se fermèrent sur elle et qu'elle vit Dominique pleurer côte à côte avec Lello, elle sentit naître au fond de son cœur quelque sympathie pour sa maîtresse : une conformité d'âge, de chagrin et d'espérance l'unissait à Tolla, et peu s'en fallut qu'elle ne lui fît confidence de son amour. Quinze jours se passèrent sans qu'elle reçût une visite de Menico ; elle s'imagina qu'il était retenu au palais Feraldi par quelque indisposition légère ou par la nature sédentaire de ses fonctions. Elle attendit une seconde quinzaine et s'arma d'une patience rageuse : « Peut-être veut-il m'éprouver, » pensait-elle. Mais lorsqu'elle sut, par une indiscrétion innocente de Tolla, que Menico venait tous les jours au couvent avec la comtesse, lorsqu'elle fut forcée de reconnaître qu'elle avait été sa dupe, elle se prit d'une haine effroyable, non contre lui, mais contre Tolla. La jalousie lui fit voir une rivale dans sa maîtresse ; elle la soupçonna d'avoir usé d'une indigne coquetterie pour voler un cœur plébéien dont elle n'avait que faire ; elle se rappela les naïves confidences de Menico sur la route de Lariccia, les larmes de Tolla lorsqu'on l'avait cru mort, et le fameux baiser qu'elle lui avait donné le jour de l'Assomption : elle était trop aveuglée pour comprendre que le prétendu amour de Menico était une adoration religieuse, et que Tolla ne s'en apercevait pas plus que les madones peintes et dorées n'entendent les prières qu'on murmure à leurs pieds. Dans un premier mouvement de colère, elle monta à sa chambre et fit ses paquets, bien décidée à abandonner Tolla à ses ennuis, puis elle se ravisa, remit tout en place et redescendit dans la cour en souriant à un autre projet de vengeance.

Dès ce jour, elle commença contre sa maîtresse une guerre sourde : « Attends! dit-elle, je ferai de ton cœur une pelote à épingles! » Lorsque Tolla avait reçu quelque bonne nouvelle, Amarella accourait partager sa joie ; ce n'était jamais sans y verser une goutte de poison : « Il vous aime, disait-elle ; il veut donner au monde un grand exemple de constance. Qui l'aurait cru? Mademoiselle voit bien qu'il vaut mieux que sa réputation. Je le savais, moi, qu'il ne vous tromperait pas comme toutes les autres. » Si Tolla était triste, si cette pauvre âme, à force de creuser l'avenir, avait trouvé quelques raisons de désespoir, Amarella se faisait un visage de gaieté et d'insouciance ; elle étourdissait la maison de son rire argentin et sonore, elle venait s'asseoir auprès de sa maîtresse et lui faire une peinture charmante du bonheur qu'elle n'espérait plus : « Pourquoi vous chagriner, mademoiselle! Les beaux jours viendront. Qui sait si dans deux mois vous n'entrerez pas à l'église, habillée comme une reine, en robe de velours blanc avec des boutons de perles, et une couronne d'oranger dans les cheveux! Dans un an nous baptiserons un beau petit Lello, rouge comme une écrevisse ; il me semble déjà que je l'entends crier! Dans vingt mois, il sera blanc comme du lait, frais comme une rose et ferme comme une pomme. Les dents lui viendront deux à deux ; il essayera ses mains mignonnes ; il voudra parler et faire de longues phrases, mais il ne saura dire que mamma et babbo ; il prendra son élan pour courir, mais il ne saura pas mettre une jambe devant l'autre, et il embrouillera ses deux petits pieds comme s'il en avait cinq ou six. Vous vous agenouillerez près de lui sur le tapis, vous le tiendrez par la ceinture de sa robe… Vous pleurez, mademoiselle? sotte que je suis! je vous ai fait de la peine. J'oubliais que, si M. Coromila vous abandonne, vous avez fait vœu de rester au couvent et de renoncer au bonheur d'être mère! Allons, mademoiselle, ne vous désolez pas ; cela ne sera rien ; peut-être n'êtes-vous pas tout à fait trahie. Voulez-vous que je vous chante une jolie chanson?

Io ti voglio ben assai,

Ma tu…