— Tais-toi! criait Tolla, et elle éclatait en sanglots.
— Chut! ma chère demoiselle ; les religieuses vont vous entendre. Vous avez juré de renfermer votre amour en vous-même. »
Tolla rentrait ses pleurs et dévorait son mouchoir pour s'empêcher de crier. Elle tint toutes ses promesses, et, sans les bavardages calculés d'Amarella, personne dans le couvent n'aurait deviné ses douleurs. Les religieuses de Saint-Antoine étaient jeunes pour la plupart ; quelques-unes avaient moins de vingt ans. Elles observaient scrupuleusement la règle de leur ordre, et surtout leur vœu d'obéissance ; elles ne pouvaient changer de robe, ni laisser une bouchée de la portion qu'on leur servait, sans en demander la permission. Séparées du monde avant de l'avoir connu, elles se berçaient dans la monotonie des habitudes monastiques, et se croyaient heureuses parce qu'elles étaient résignées. Tolla enviait la tranquillité de leur âme, comme les vivants sont quelquefois jaloux des morts. Elle respectait leur ignorance, cachait son amour, s'efforçait de rire lorsqu'elle était triste, et de manger lorsqu'elle avait le cœur gros ; sinon, toute la table aurait voulu savoir pourquoi elle n'avait pas d'appétit. Amarella se plut à mettre tout le couvent dans les secrets de sa maîtresse ; elle ne doutait pas qu'un tel scandale ne retombât sur la tête de Tolla. L'effet ne répondit pas à son attente : les sœurs n'eurent que de la pitié et de la tendresse pour cette pâle victime d'un mal qu'elles ne connaissaient point. Peut-être quelqu'une des plus jeunes envia-t-elle à son tour les souffrances de la belle pensionnaire ; mais jeunes et vieilles observèrent une discrétion unanime, et donnèrent le rare exemple d'une communauté religieuse possédant un secret sans le commenter.
Le 23 août, après quatre mois de captivité volontaire, sans une seule visite de Menico, Amarella avait épuisé toutes les ressources de la haine et ne savait plus à quel démon se vouer. On lui dit qu'un homme l'attendait au parloir : elle y courut en se demandant quel remords de conscience pouvait lui ramener Menico ; mais ce n'était pas Menico qui l'avait fait appeler : c'était un gros homme blond, bien rasé, bien frisé, bien nourri, bien fleuri et d'une physionomie toute paternelle. Ce digne personnage, qu'elle reconnut à l'accent pour un Napolitain, lui apprit que sa belle conduite et son dévouement évangélique avaient touché le cœur d'une très-noble et très-riche étrangère ; que cette dame, Russe de nation, mais catholique de religion, voulait à tout prix l'attacher à son service, prête à doubler ses gages, s'il le fallait. Amarella, prise entre la crainte de lâcher sa vengeance et l'envie de regagner sa liberté, demanda quelques jours de réflexion. Elle allégua que la famille Feraldi lui avait promis une dot de cent écus, si elle restait avec mademoiselle.
« Qu'à cela ne tienne, répondit l'inconnu. La personne qui m'envoie est au moins aussi généreuse que vos Feraldi. Réfléchissez au plus vite ; je reviendrai demain. »
Le même jour, le comte Feraldi reçut les deux lettres de Lello, en date du 11 août. Après avoir lu la sienne, il n'hésita pas à ouvrir celle qui portait l'adresse de Tolla. La comtesse écouta cette lecture d'un œil sec et stupide : elle croyait entendre l'arrêt de mort de sa fille. Toto était assis, serrant les poings, et mordant ses lèvres. Cette consternation se changea en fureur lorsqu'on vit accourir le docteur Ély, l'abbé Fortunati et Philippe Trasimeni ; chacun d'eux avait reçu, sans savoir comment, une copie de la lettre au comte. Un exemplaire de la même lettre avait été placardé à la porte du palais Feraldi, et Menico, qui l'avait arraché, l'apporta en pleurant. Les parents et les amis de Tolla tinrent conseil en tumulte : Menico jurait d'assommer le colonel et tous ses domestiques ; Philippe et Toto voulaient partir le soir même pour Paris ; le docteur assurait qu'en lisant une seule de ces lettres Tolla mourrait sur le coup ; la comtesse offrait de se jeter aux pieds du vieux Coromila ; l'abbé parlait d'en appeler au pape ; le comte avait perdu la tête et ne savait auquel entendre. Il allait, venait, se laissait tomber sur une chaise, se levait en sursaut, froissait dans ses mains les deux lettres de Lello, et répétait machinalement le post-scriptum de la dernière : De la réponse de ton père dépendra notre bonheur! Tout était désordre, affliction et contradiction ; chacun parlait au hasard sans écouter ni les autres ni soi-même. Au milieu de la confusion générale, Menico prit sur lui d'aller chercher l'oncle du comte, le cardinal Pezzato. L'entrée de ce beau vieillard en cheveux blancs apaisa la multitude et rassit les esprits les plus exaltés. Les jeunes gens fermèrent la bouche, et tous les conseils violents se turent en présence de l'auguste octogénaire, qui avait été ministre de Pie VII et de Léon XII. Le cardinal se fit lire les deux lettres par le jeune Feraldi, dont la voix tremblait d'émotion et de colère. Il déclara sans hésiter que la prière de Lello était absurde, et que le comte ne pouvait pas décemment demander au colonel la main de son neveu ; mais comme M. Coromila s'était engagé par serment à épouser Vittoria Feraldi, comme il avait invoqué le nom de Dieu à l'appui de ses promesses, l'affaire était du ressort de la police ecclésiastique, et il fallait recourir au cardinal-vicaire.
L'intervention de la police dans les affaires de conscience est un des traits caractéristiques de l'administration pontificale ; les papes ne croient pas gouverner des hommes, mais des âmes. Leurs tribunaux participent de la nature du confessionnal : le juge est doux, discret, familier, curieux, indulgent pour les fautes confessées, prêt à tout pardonner hormis la fierté et la résistance ; inhabile à distinguer un péché d'un délit et un mauvais chrétien d'un mauvais citoyen ; confiant dans les verrous, ennemi de la violence, incapable de verser le sang d'un criminel et capable d'oublier un innocent en prison. La police est plus taquine que rigoureuse, et plus humiliante qu'oppressive ; le gouvernement est un despotisme velouté, onctueux, décent, modeste, et patient parce qu'il se croit éternel. Le prince Odescalchi, cardinal-vicaire, ne fut point surpris de la demande du cardinal Pezzato : il trouva tout simple que pour empêcher un jeune fou de violer ses serments et d'offenser la majesté divine, on eût recours à l'autorité du vicaire de Jésus-Christ. D'ailleurs, le prince Odescalchi était allié à la famille Feraldi ; sa sœur avait épousé en 1817 un cousin germain du comte. Enfin la vertu, le malheur et la beauté de Tolla lui inspiraient un vif intérêt. Sans accorder une entière confiance aux accusations qui s'élevaient contre son secrétaire intime, il fit écrire à Rouquette que son congé était expiré et qu'il eût à revenir au plus tôt, s'il tenait à sa place. Sans vouloir contraindre en rien la volonté du colonel Coromila, il promit de le mander en sa présence et de ne rien négliger pour obtenir son consentement. Il pria le comte de lui adresser une note courte et précise en forme de supplique, contenant en quatre pages le résumé de ses relations avec Lello ; il demanda qu'on lui remît les lettres, la bague et le portrait, et qu'on y joignît un extrait de tous les passages de la correspondance où le nom de Dieu était positivement invoqué. Le cardinal Pezzato se rendit en toute hâte au palais Feraldi, et rédigea avec le comte la supplique suivante :
« Prince éminentissime,
« Le comte Alexandre Feraldi se voit contraint d'implorer l'intervention officieuse de Votre Éminence révérendissime en faveur d'une noble, innocente, vertueuse enfant, qui a eu l'honneur d'être tenue sur les fonts de baptême par la propre sœur de Votre Éminence, mariée au cousin germain de l'exposant.
« Cette enfant, fille unique, et l'aînée des deux enfants du suppliant, comblée des plus rares talents par les bontés de la Providence, a reçu l'éducation la plus chrétienne, la plus noble et la plus vertueuse qu'on puisse trouver dans notre Italie. Les certificats ci-joints et la liste des prix et des accessit qu'elle a remportés à l'institut impérial et royal de Marie-Louise à Lucques feront voir à Votre Éminence si elle a répondu aux soins de ses parents. Rentrée dans sa famille, toute la sollicitude de son père et de sa mère s'est employée à lui trouver un établissement avantageux et honorable. Plusieurs partis se sont offerts, qui ont été repoussés l'un après l'autre, parce qu'aucun ne semblait digne d'elle. En dernier lieu, un des fils de la très-noble et très-riche famille Morandi, d'Ancône, se mit sur les rangs, et pressa de tout son pouvoir la conclusion de cette affaire, comme il résulte des lettres originales que l'on soumet à Votre Éminence.
« Ce fut alors que Manuel, cadet de la très-illustre famille Coromila-Borghi, qui, en rencontrant la jeune fille dans les réunions de la noblesse, avait pris pour elle des sentiments affectueux, se présenta à l'exposant et à sa femme dans la compagnie d'un très-honorable cavalier, le marquis Trasimeni, et, déclarant avoir connaissance de l'affaire qui allait se conclure avec Morandi, demanda que l'on rompît toutes les négociations, si l'on croyait que la jeune fille pût être plus heureuse avec lui, car il était décidé à la prendre pour femme. Les époux Feraldi ne manquèrent pas d'opposer à Manuel Coromila toutes les difficultés imaginables relativement au consentement de son père, sans lequel les comtes Feraldi n'auraient jamais permis une telle union. Il prit sur lui d'obtenir ce consentement, n'y ayant rien qui pût y faire un légitime obstacle, puisque la jeune fille n'était ni de la basse classe ni de la bourgeoisie, mais d'un rang à avoir pour tante la sœur de Votre Éminence et la fille du prince Barberini.
« Après s'être entendu dire que sa démarche le rendait garant du consentement de son père et responsable de l'avenir de la jeune fille, il renouvela ses déclarations et ses serments, ajoutant que, vu le déplorable état de la santé de son père, il attendrait qu'il fût rétabli pour lui demander son assentiment. Rassuré par ces paroles, le comte Feraldi lui déclara que la dot de sa fille devait être de vingt mille sequins en argent, mais que, pour reconnaître autant qu'il était en lui l'honneur d'une telle alliance, il doublerait la somme, et donnerait quarante mille sequins en biens allodiaux situés dans l'île de Capri, libres de toute hypothèque, dépendance ou redevance, et faisant partie du domaine patrimonial de sa famille : lesdits biens évalués quarante mille sequins dans une estimation faite quinze ans auparavant à l'occasion d'un partage. Afin que Manuel Coromila, dans une affaire de si grand poids, pût se décider en toute connaissance de cause, on lui confia les lettres du comte Morandi. Il les rapporta le lendemain, et renouvela, après les avoir froidement examinées, tous les engagements qu'il avait pris. Ce fut après cette seconde et formelle déclaration que l'on fit dire au comte Morandi que sa demande, si honorable qu'elle fût, ne pouvait être agréée. Durant toutes les négociations, la jeune fille, en bonne chrétienne, alluma des cierges devant toutes les images miraculeuses, se recommanda aux prières des communautés les plus saintes, fit et fit faire des neuvaines et des tridui en nombre incroyable, pour intéresser le ciel au succès de l'affaire.
« Au mois de février, Dieu rappela à lui le prince Coromila, et Manuel, majeur d'âge, fut maître de ses actions. Des devoirs de reconnaissance et de respect le liaient à son oncle le colonel et lui commandaient à tout prix d'obtenir son consentement. Sollicité d'entreprendre à cette fin les démarches nécessaires, il répondit qu'il le ferait aussitôt après le mariage de son frère aîné, et il annonça son départ pour l'Angleterre. Les époux Feraldi n'eurent pas de peine à deviner dans quelle intention la famille Coromila poussait Manuel à ce voyage. Cependant ils ne voulaient pas croire qu'on se proposât de conduire ce jeune homme au parjure et leur fille innocente au sacrifice. Ils mandèrent Manuel Coromila, et, après l'avoir adjuré de penser sérieusement à ce qu'il avait fait et à ce qui pourrait advenir par la suite, ils lui déclarèrent, en présence de la jeune fille elle-même, que si la mort de son père avait changé ses idées ou s'il prévoyait que ce voyage pût les modifier, il était encore temps de retirer sa parole, et qu'on le déliait de toutes les obligations qu'il avait contractées ; mais si, majeur et libre comme il l'était, il réitérait ses promesses, qu'il se souvînt bien que son engagement devenait irrévocable, nonobstant toute injuste opposition de sa famille. Il répondit à cette déclaration par les promesses les plus formelles, les protestations les plus ardentes, et les plus terribles serments de ne changer jamais.
« Pour s'engager irrévocablement, et pour fermer la bouche à tous ceux qui voudraient, par de faux rapports, le prévenir contre la jeune fille, il voulut qu'elle se renfermât durant son absence dans un couvent cloîtré, et il pria lui-même leur commun directeur, le digne abbé La Marmora, d'aller l'y confesser tous les huit jours. La vertueuse Vittoria, soumise aux volontés de celui qui avait juré de devenir son époux, passa des brillants salons de la capitale à la vie austère d'un cloître. Ses prières et ses vertus excitèrent l'admiration et gagnèrent l'amitié de toute cette communauté religieuse. Votre Éminence révérendissime peut aisément s'en assurer.
« Cependant les lettres de Manuel Coromila se succédaient à chaque courrier. Ces lettres attestent ses engagements et les sacrifices de la jeune fille. Elles sont pleines de serments, non pas de ces serments légers qui s'échappent au hasard au milieu d'un vague parlage d'amour, mais de serments solennels, entourés des idées les plus sérieuses et des sentiments les plus religieux. Votre Éminence révérendissime remarquera en plus de dix endroits l'invocation expresse de ce Dieu redoutable qui ne veut pas que son nom devienne un instrument de fraude et d'imposture. Ces lettres prouvent d'une manière éclatante la pureté des sentiments dont ces deux cœurs sont enflammés. Le conseil réciproque de fréquenter les sacrements, la confiance dans la bonté de Dieu, l'invocation de la Vierge et des saints, choses bien rares dans des écrits de ce genre, font de toute cette correspondance une lecture agréable et édifiante, propre à toucher les cœurs honnêtes et religieux. Tout cela jusqu'à la lettre du 16 juillet inclusivement.
« Tout à coup et hors de toute attente, l'exposant reçoit une lettre en date du 11 courant, où Manuel, changeant brusquement de langage, invite l'exposant lui-même, père de la malheureuse fille, à intervenir auprès du colonel Coromila pour obtenir le consentement qu'il refuse. Si cette démarche (inutile, absurde et inconvenante) reste sans résultat, Manuel déclare qu'il se croira délié de tous ses engagements, alléguant qu'une passion et un amour doivent céder aux devoirs impérieux de la famille. Si l'on ne mettait dans la balance qu'une simple passion et un amour aveugle, cette maxime serait incontestable et sacrée ; mais, dans l'espèce, il s'agit de tout autre chose, puisqu'à l'amour et à la passion se joignent des devoirs directs et positifs, résultant d'obligations réelles contractées par une personne majeure, sans qu'elle y ait été amenée ni par contrainte, ni par prière, ni par séduction. Ajoutez à cela les devoirs de stricte justice résultant des dommages irréparables causés à une noble et vertueuse fille âgée de plus de vingt ans, qui a renoncé à un établissement avantageux, qui s'est laissé compromettre aux yeux de toute l'Italie, qui a vécu quatre mois enfermée dans un cloître, qui est d'une santé assez délicate pour succomber à la perte de ses légitimes espérances, qui enfin a fait vœu de prendre le voile et de renoncer à son avenir temporel, si elle était abandonnée ; ajoutez la sainteté terrible de serments formels, réitérés à haute voix et par écrit, avec l'invocation expresse du nom de Dieu, et Votre Éminence reconnaîtra que Manuel n'est pas, comme il le suppose, mis en demeure d'opter entre sa passion et ses devoirs envers son oncle, mais entre ses devoirs de simple reconnaissance et les lois inviolables de la justice, de l'honneur, de la conscience et de la religion.
« Éminence révérendissime, il faut que le colonel Coromila n'ait pas été informé de tous les faits énoncés ci-dessus ; car il est certain que, s'il en avait connaissance, un cavalier si accompli et un chrétien si exemplaire emploierait son autorité à toute autre chose qu'à commander le parjure et le sacrilége. Si les discours de la malice et de l'envie n'avaient pas égaré sa conscience, il serait le premier à favoriser un projet formé au milieu des prières, et que la prière a sanctifié jusqu'à ce jour. Rome entière le cite comme un homme juste et craignant Dieu. Pour obtenir le consentement qu'il refuse, il ne faut ni supplications ni menaces, il faut seulement lui apprendre la vérité : on aura gagné son cœur lorsqu'on aura dessillé ses yeux.
« Le comte Feraldi a l'âme trop haute pour aller lui-même plaider devant le colonel la cause de sa fille ; mais il serait un mauvais père s'il ne cherchait pas à lui faire connaître les engagements sacrés de Manuel.
« C'est pourquoi le suppliant se jette aux pieds de Votre Éminence révérendissime. Plein de confiance dans l'efficacité d'une intervention qu'il espère sans oser la demander, il a le très-haut honneur, en baisant votre pourpre sacrée, d'être, avec la plus profonde vénération,
« De Votre Éminence révérendissime,
« Le très-humble, très-dévoué
« et très-obéissant serviteur,
« Alexandre Feraldi. »
Voilà comme on écrit à un cardinal-vicaire. La supplique, copiée en belle ronde sur papier jésus in-folio, fut portée le soir même au prince Odescalchi, avec l'extrait de la correspondance et toutes les lettres de Lello, que la comtesse emprunta à sa fille pour les relire. On n'osa lui demander ni le portrait ni l'anneau, de peur d'éveiller ses soupçons.
Le lendemain matin, le colonel se rendit à jeun chez le cardinal Odescalchi. Il devinait fort bien ce qu'on pouvait avoir à lui dire et pourquoi on le faisait lever avant midi ; mais il n'était ni inquiet ni intimidé. Il s'enfonçait dans les coussins de sa voiture avec la pesante assurance d'un homme qui ne craint rien au monde que l'apoplexie. « Parbleu, disait-il entre ses dents, il est heureux que Manuel ait quelques millions et quelques ancêtres : s'il s'appelait Nicolas, fils de Mathieu, propriétaire de deux bons bras, les cafards l'auraient déjà marié malgré moi et malgré lui. On l'aurait fait espionner par quelques agents de la morale publique, on aurait donné le mot à sa maîtresse, et, au plus beau moment d'un rendez-vous, il aurait vu sortir d'une armoire un prêtre, deux gendarmes et un enfant de chœur. Cela se fait tous les jours, et les filles ne réclament jamais contre ces brutalités de la police. Il faut que le pauvre diable pris en flagrant délit choisisse, séance tenante, entre le mariage, prison des âmes, et le château Saint-Ange, prison des corps. S'il accepte l'eau bénite du prêtre, les gendarmes servent de témoins au mariage ; s'il se décide en faveur du cachot, le prêtre sert de témoin à l'arrestation ; dans les deux cas, la vertu est vengée, le coupable est puni : prisonnier pour toujours ou marié à perpétuité! Mais, grâce à Dieu! ces plaisanteries-là ne sont pas faites pour nous, et, quand la morale publique se livre à ces fredaines, elle choisit d'autres plastrons que les Coromila. Que va-t-il me dire, ce vieil Odescalchi? Il ferait aussi bien de se mêler de ses affaires. Parce que sa sœur a eu la sottise d'épouser un Feraldi, veut-il que tous les princes romains se mettent dans le Feraldi jusqu'au cou? C'est l'histoire du renard à qui l'on a coupé la queue ; mais à renard, renard et demi! Est-ce qu'il se serait mis en tête de me faire un sermon? Fi donc! les cardinaux ne prêchent pas ; ils laissent cela aux capucins. D'ailleurs, quoi qu'il pense de moi, il ne m'en dira pas seulement la moitié ; c'est un de nos priviléges, à nous autres gens de qualité : on ne nous montre jamais une vérité toute nue. Les prêtres nous vénèrent, les cardinaux nous respectent, les papes nous ménagent, et je parie que Dieu lui-même, au jugement dernier, cherchera quelque circonlocution pour nous apprendre que nous sommes damnés! »