Lello n'avait pas plus compris la magnifique politesse des Anglais que les enseignes des boutiques.
« Ma foi! dit Rouquette, pour un rien j'irais à Paris avec vous. Votre frère est dans sa lune de miel, et il regarde le genre humain du haut en bas, comme les habitants de toutes les lunes. Il se passera de moi aussi facilement qu'un perdreau d'un coup de fusil. Allons à Paris! nous continuerons nos leçons de français. »
Le 8 juillet, ils s'installaient pour la seconde fois à l'hôtel Meurice. Rouquette, pour être plus agile, dépouilla le monsignor, et s'appela sur ses cartes le comte de Rouquette. Lello qui n'avait pas plus compris la cuisine anglaise que le reste, fut ravi de retrouver les dîners de l'hôtel et les déjeuners du café de Paris. Il allait au théâtre tous les soirs pour apprendre la langue. Rouquette n'avait qu'un regret, c'était de ne pouvoir l'y conduire deux fois par jour. Il espérait toujours que Tolla serait détrônée par une cantatrice ou une comédienne, et il savait par expérience que les passions du théâtre sont celles qui mènent plus loin, parce que la vanité y vient en aide à l'amour. Malheureusement, au mois de juillet, les Italiens étaient en voyage et l'Opéra en réparation. A la Comédie-Française tous les chefs d'emploi étaient en congé, et les banquettes regardaient jouer les doublures. Lello était réduit au drame et au vaudeville. Il avait un faible pour le vaudeville, quoiqu'il lui arrivât rarement de saisir la plaisanterie du premier bond : il riait après tout le monde, et sa gaieté retardait de quelques minutes sur celle du parterre. Quelquefois même il digérait un bon mot jusqu'au lendemain, et surprenait Rouquette par un éclat de rire homérique qui partait comme une fusée au milieu du déjeuner.
Trois jours après leur arrivée, les deux inséparables s'étaient fourvoyés aux Folies-Dramatiques. Lello, du haut de l'avant-scène, lorgna très-attentivement une jeune première blonde et blanche que l'affiche désignait sous le nom de Cornélie, et que l'auteur avait honorée d'un rôle de trente-cinq lignes. Il profita du premier entr'acte pour questionner l'ouvreuse, et il apprit, à son grand étonnement, que Mlle Cornélie Sarrazin était sage. Elle vivait chez son père, ne sortait qu'avec sa mère, et montrait avec orgueil deux petites mains rouges comme des pivoines ; d'ailleurs bonne fille : son cœur n'avait pas parlé, mais rien ne prouvait qu'il fût sourd-muet de naissance. Cette nouveauté piqua la curiosité de Lello, et il regretta que pour cinq francs l'ouvreuse ne lui en eût pas conté plus long. Heureusement Mlle Cornélie, qui ne jouait que dans la première pièce, se débarbouilla sommairement de son blanc et de son rouge, et vint s'asseoir au balcon avec sa mère. Lello grillait de contempler de près cette vertu paradoxale et cette mère d'une sévérité provisoire. Son gracieux compagnon l'y conduisit comme par la main. Rouquette, en homme qui a fréquenté le théâtre et qui sait son répertoire, ouvrit la conversation par un compliment et un sac de raisins glacés. Les bonbons firent accepter le compliment ; la toilette des deux amis fit agréer les bonbons : on refuse quelquefois les bonbons d'un poëte, jamais ceux d'un millionnaire. Mme Sarrazin apprécia du premier coup d'œil les bijoux insolents dont Lello était émaillé. Les mères d'actrices sont les personnes qui se connaissent le mieux en bijoux, après les bijoutiers. Elle ne lui demanda pas s'il était de Paris : il faut être bien étranger pour venir au mois de juillet, paré comme une châsse, à l'avant-scène des Folies. Rouquette présenta son ami, après s'être présenté lui-même, le tout en un tour de main ; on ne doute jamais des gens qui ne doutent de rien. Il se garda bien de faire à Lello les honneurs de Mlle Cornélie ; il affecta de travailler pour son compte et de se mettre en première ligne, pour que Lello eût le plaisir de le distancer. Le hasard voulut que la jolie blonde parlât un peu l'italien ; elle l'avait appris à sa première année de Conservatoire, lorsqu'elle espérait avoir de la voix ; elle en savait juste autant que Lello de français. Lello fut ravi de rencontrer une femme capable de le comprendre : il lui sembla qu'il retrouvait l'Italie. Après le spectacle, Mme Sarrazin se laissa reconduire jusqu'à sa porte : elle occupait un quatrième étage à l'entrée du faubourg Saint-Denis. Chemin faisant on prit des glaces devant le café de l'Ambigu.
En retournant à l'hôtel, Lello plaisanta beaucoup sur les vertus de théâtre qui daignent s'asseoir devant un café entre deux inconnus. Rouquette défendit Cornélie ; il soutint que ce sans-gêne et cette facilité apparente ne prouvaient rien ; que les artistes avaient des mœurs à part, et qu'on pouvait être une bonne fille sans avoir une mauvaise conduite. Bref, il paria pour la vertu, Lello contre, et le lendemain à quatre heures ils montèrent l'escalier de >>Mme Sarrazin. Lello avait pris un bouquet chez Mme Prévost : il s'en repentit en entrant au salon. La mère raccommodait un bas, la fille en tricotait un autre ; M. Sarrazin fourbissait une canne gigantesque : il était tambour-major dans la garde nationale. Le meuble en velours d'Utrecht jaune sentait la vertu d'une lieue. « Mes fleurs sont ridicules, pensa Lello ; si j'avais su, j'aurais apporté des cornichons. » Il examina avec stupéfaction les lithographies qui pendaient à la muraille. C'était une galerie de papiers enluminés représentant Mélanie, Victorine, Henriette, Julie, le Marié et la Mariée. Le Marié ressemble au monsieur que tout paysan voudrait être ; il a des bagues à tous les doigts et une grosse chaîne autour du cou. Il promène un sourire aimable autour de lui, et tient un bouquet dans une main, une boîte de bonbons dans l'autre. « Me voilà! » dit avec douleur le pauvre Lello. Il lut au bas de l'image le Marié, et en italien lo Sposo. Évidemment cette lithographie était une personnalité. Victorine, qu'un hasard malicieux avait suspendue à côté du Marié, est une fille qui a les yeux plus grands que la bouche, un pot de fleurs dans la main droite, un éventail dans la gauche ; la prodigalité de l'artiste lui a dessiné une rose sur le dos de la main. Un poëte, que le monde n'a pas connu, a écrit au bas de cette image un distique que Lello ne lut pas sans confusion :
Soyez constant dans vos amours,
Et vous serez heureux toujours.
Pendant qu'il se livrait à cet examen, il entendit Mme Sarrazin qui causait avec Rouquette et qui disait :
« Ma fille économise pour acheter une armoire à glace, parce que l'armoire à glace est un meuble comme il faut.