— Rien.

— Il te donnait raison.

— Oui ; mais le jeudi suivant je le retrouvai chez sa mère ; et il me dit : « Lello vaut mieux que vous ne pensez ; il ne parle que de vous et il vous aime à la folie. » C'est la seule fois qu'on m'ait dit du bien de Lello.

— Et qui est-ce qui t'en a dit du mal?

— Toutes les femmes. Voici plus de quatre mois que les filles de mon âge se servent de son nom pour me persécuter. L'une vient me dire : « Enfin, vous êtes amoureuse, et c'est Lello qui a fait ce miracle-là! » Une autre me félicite d'avoir fixé le plus volage des hommes. Mlle Fratief n'a-t-elle pas eu le front de me dire un jour à brûle-pourpoint : « Franchement, ma chère, comptez-vous vous faire épouser par Lello? » Une question si impertinente, venant d'une fille qui n'est pas mon amie et que je connais à peine, me saisit tellement que je restai un instant sans parole ; mais je revins à moi, et je lui répondis que j'étais incapable de m'intéresser à une personne qui n'aurait pas les vues les plus honnêtes. Elle répliqua vivement : « Ne vous fiez pas à Lello : il en a trompé plus d'une, et il change d'amour deux fois par mois. » Je l'entendais décrier partout comme un homme léger ; mais je ne savais comment concilier l'effronterie dont on l'accusait avec le respect qu'il témoignait pour moi. Jamais il n'a pris une de ces libertés que les jeunes gens se permettent au bal ; jamais il ne m'a serré la main en valsant. Quand nos regards se rencontraient, il était plus prompt que moi à détourner les yeux. Quelquefois j'enrageais de penser qu'il affichait devant les autres un si grand amour pour moi, sans m'en avoir donné la moindre marque. Puis, songeant au respect qu'il me témoignait, j'en étais touchée. Peut-être est-ce là ce qui a pris mon cœur.

— Tu l'aimais! Pourquoi ne m'en as-tu rien dit?

— Je l'aimais peut-être ; mais, comme il ne m'avait pas donné de marques visibles de son amour, je n'osais pas m'avouer le mien à moi-même. Il me semblait que c'était une folie d'aimer sans savoir que j'étais payée de retour, sinon par les bavardages des effrontés qu'il avait autour de lui. C'est alors que vous avez fait cette petite maladie qui vous a retenue trois semaines à la maison, et moi avec vous. Trois semaines sans le voir! La privation que je ressentis me donna la mesure de mon amour. Pendant cette longue séparation, on dansa trois fois chez la Trasimeni et deux fois à l'ambassade de France. Ces jours-là je restai à ma fenêtre jusqu'à la fin de la soirée, pour avoir le plaisir d'entendre sa voix lorsqu'il sortirait avec ses amis. J'avais soin de me cacher dans l'ombre de mes rideaux : je serais morte de honte, s'il avait pu seulement soupçonner ma faiblesse. Quelquefois je l'entendais parler de moi avec ses camarades. Un soir, tandis que ses amis chantaient à tue-tête une grosse chanson dont le refrain était :

L'acqua fa male,

Il vino fa cantare,

je reconnus sa belle voix qui fredonnait cette chanson des pêcheurs de Sainte-Lucie :