Cocomero, prosterné comme devant un saint, s'empara d'une des basques de l'habit de Rouquette, qu'il couvrit des plus tendres baisers et des larmes les plus reconnaissantes. Rouquette s'enfuit jusqu'au bateau en riant comme un augure qui vient d'en voir un autre.
Le voyage se fit en ligne directe, à toute vapeur, en moins de quarante heures. La mer était belle. Lello ne fut pas malade, et Rouquette lui donna deux longues leçons de français sans lui parler du couvent de Saint-Antoine. En débarquant à l'hôtel, Lello chercha au fond d'une malle le portrait de Tolla. La chère petite image était presque laide : les exhalaisons salines de la mer avaient altéré les couleurs. Il se consola comme il put en griffonnant une longue lettre à sa maîtresse. Ni son frère ni Rouquette ne lui demandèrent à qui il écrivait ; mais quand il parla de faire venir un barbier pour raser ses moustaches, qui avaient repoussé d'un millimètre, on le plaisanta si vertement qu'il se rendit. Son frère appelait le barbier l'exécuteur des hautes œuvres de Tolla. Rouquette demanda depuis quand les nobles Romains étaient taillables à merci. On fit acheter une paire de moustaches postiches qu'on posa sur un coussin avec cette inscription : Offrande à la beauté. Rouquette crayonna une femme ornée de moustaches ; il écrivit au-dessous : Tolla parée des présents de Lello. La cheminée de sa chambre était surmontée d'un amour de plâtre : on lui mit un rasoir entre les bras et l'on grava sur le socle : Cruel enfant! Pour obtenir la paix Lello remit l'opération à des temps meilleurs ; mais il confessa noblement sa faute dans la première lettre qu'il écrivit à Tolla.
Le séjour de Paris, où les trois voyageurs s'arrêtèrent jusqu'au 10 juin, ne refroidit pas l'amour de Lello. Paris n'a que des séductions banales pour un étranger qui ne sait pas le français et qui court du matin au soir derrière un cicerone de place, demi-valet, demi-drogman. La manufacture des Gobelins, la colonne Vendôme, les caveaux du Panthéon, et même le musée historique de Versailles, sont aussi incapables d'éteindre les passions que de les allumer. Lello écrivait sans mentir qu'il avait les yeux à Paris et le cœur à Rome.
Lorsque son frère lui montrait aux Champs-Élysées une délicieuse toilette d'été, il répondait naïvement :
« Oui, cela irait bien à Tolla. »
Rouquette ne rencontrait jamais une jolie femme sans la lui faire remarquer.
« J'aime mieux Tolla, répondait-il ; d'abord elle est aussi belle, puis elle m'aime, enfin elle parle italien. »
« Essayons du grand monde, » dit Rouquette. On porta une douzaine de lettres de recommandation, qui attirèrent cinq ou six invitations à dîner : il y avait déjà beaucoup de familles à la campagne. Lello s'ennuya partout : son frère, qui parlait français, et Rouquette, qui avait de l'esprit, l'éclipsèrent totalement. Il en prit son parti en rêvant à Tolla. Sa pensée voyageait incessamment entre la chère fenêtre et le parloir de Saint-Antoine. Ce gros garçon, qui n'avait jamais eu deux idées à la fois, fut pensif comme un philosophe et distrait comme un algébriste : en foi de quoi ses compagnons de voyage l'avaient surnommé le hanneton.
Son principal et presque unique souci durant les trois premières semaines fut le silence de Tolla. Tous les jours, son domestique de place s'en allait rue Jean-Jacques-Rousseau et revenait les mains vides. Il accusa d'abord la poste de Paris, qui lui paraissait un chaos épouvantable ; il ne comprenait pas qu'une administration qui transporte ses facteurs en omnibus pût distribuer des lettres sans en perdre la moitié. Ses soupçons se portèrent ensuite sur son oncle et sur la poste romaine, qui fut de tout temps sujette à caution. Enfin il surveilla Rouquette et son frère sans parvenir à les prendre en faute. Au bout de vingt-deux jours, son banquier lui remit un mot de Tolla qui éclaircit tout le mystère. Elle lui avait écrit onze fois, ni plus, ni moins, sous le nom de Manuel Miracolo, et les onze lettres attendaient bureau restant, casier M, que Miracolo vînt les prendre. Lello y courut, suivi de son interprète à dix francs par jour. L'employé lui montra onze lettres à l'adresse de Manuel Miracolo, et lui demanda son passe-port. Lello s'étonna que, sur la terre de la liberté, un étranger eût besoin de son passe-port pour obtenir sa correspondance. Dans la ville de Rome, où les facteurs ne vont pas en omnibus, on donne les lettres à qui veut les prendre. Si vous vous appropriez le bien d'autrui, l'administration le met sur votre conscience. Lello montra un passe-port au nom de Coromila. On le renvoya à un autre employé qui présidait à la lettre C, mais qui n'avait rien à son adresse. A force d'aller d'un guichet à l'autre, il comprit, son domestique aidant, qu'il faudrait un ordre exprès du directeur général des postes pour rendre à la lettre C les trésors d'amour que la lettre M avait usurpés. Il se défiait trop de Rouquette pour lui faire part de son embarras et lui demander son assistance. Son inséparable interprète le conduisit chez un écrivain public qui expliqua l'affaire comme il la comprit, et lui recommanda expressément de faire viser la pétition par son ambassadeur. Manuel se transporta sans retard à la nonciature apostolique, et mit tous les bureaux dans le secret. Un si beau zèle ne pouvait pas rester sans récompense : les lettres lui furent remises au bout de dix jours, quand son frère, son oncle, Rouquette, Rome et Paris en eurent appris l'histoire.
Tolla était bien triste. Si ses lettres n'étaient pas mouillées de larmes, c'est que son mouchoir avait préservé le papier. Sa retraite n'avait pas imposé silence à ses ennemis. Les uns disaient que Lello l'avait mise au couvent par mépris pour sa mère et pour ne la point laisser aux mains d'une intrigante. Les autres prétendaient que Lello n'était pour rien dans l'affaire, et qu'elle avait été enfermée par ordre du pape, comme une fille perdue. Un sbire, dont on ignorait le nom, s'était vanté publiquement d'avoir pris part à cette exécution. On faisait circuler des copies d'une lettre de monsignor Rouquette, où il était dit en propres termes : « Vous pouvez assurer aux Feraldi que Lello n'est pas pour eux. » A l'appui de cette menace, la générale affirmait qu'il était venu la voir trois heures avant de quitter Rome. Les gens sensés avaient beau dire que le fait était invraisemblable, puisqu'on l'avait vu partir à cinq heures du matin, les habitants de la via Frattina déclaraient qu'à deux heures un homme en habit laïque avait réveillé tout le quartier en frappant au no 15. Le séjour du couvent n'était pas trop aimable : les religieuses étaient bonnes, encore qu'un peu curieuses ; mais les murs étaient bien gris, la cellule bien étroite, et pas de jardin! Amarella avait d'abord pris le couvent en patience, mais au bout de quelques jours son humeur s'était aigrie. Mme Feraldi venait tous les soirs à la grille, avec Toto et Menico. Il y avait un parloir pour les domestiques et les sœurs converses, mais personne n'y était encore entré pour Amarella. Le comte était accablé d'affaires, Philippe allait chercher sa mère à Florence, l'abbé La Marmora venait deux fois par semaine. Tolla recommandait à Lello de fréquenter les sacrements. « Cela est facile à dire, répondait Lello ; mais où trouver des prêtres dans cette ville de païens? A peine si en un mois j'en ai rencontré quatre, et tous Français! J'essayerais bien de me confesser en français, avec ce peu que j'ai appris ; mais comment faire? il m'est impossible de parler français sans rire. Je prie matin et soir, et je remets les sacrements à mon retour. Les sacrements ne sont qu'à Rome.