— Veux-tu savoir l'emploi de mes journées? écrivait Tolla. Je me lève à neuf heures ; à dix, je vais à la messe ; je reste à l'église jusqu'à midi, à prier Dieu pour toi. A midi, je dîne avec les religieuses. A une heure un quart, on sonne la cloche du silence, et chacun est obligé d'aller dormir dans sa chambre. A trois heures, le silence est rompu, et les religieuses descendent au chœur. Je me lève un peu plus tard, et je me mets à écrire jusqu'à ce qu'on vienne me prendre pour la lecture spirituelle et le rosaire, qui se dit dans une grande salle où elles sont toutes à travailler. A six heures, je vais à la grille voir ma mère et les personnes qu'elle amène avec elle. Après leur départ, je remonte à ma chambre, où je me promène sur une terrasse qui est auprès ; j'y reste tant que les sœurs sont à matines, c'est-à-dire une heure environ après l'Ave Maria. Je descends alors à l'église, où je prie toute seule pendant un bon quart d'heure, puis je viens souper dans ma chambre. A neuf heures, on sonne le silence ; tout le monde se couche et l'on n'entend plus souffler dans la maison. Je m'enferme avec Amarella, qui dort dans un cabinet auprès de moi, et nous restons, elle à travailler, moi à lire, jusqu'à minuit. Nous faisons nos neuvaines et nos autres oraisons, puis je me mets au lit, et, jusqu'à ce que le sommeil me vienne, je pense aux jardins, aux forêts, aux belles fleurs et aux grands arbres, aux chevaux, aux bals, à la musique, à l'amour, à la vie, car je ne vis pas. » — « Moi, répliquait Lello, je me lève à dix heures ; c'est un peu tard. Je déjeune à onze, je sors à midi pour voir les monuments ; je dîne à cinq ; puis vite au théâtre! Et après le spectacle, une petite promenade sur le boulevard des Italiens, où l'on voit une multitude de braves filles mises à la dernière mode et attendant la Providence! C'est un spectacle horrible à voir, et qui inspire plus de dégoût que de désir. »
Il faut connaître les mœurs et les idées romaines pour comprendre tout ce que le dernier trait de cette peinture ajouta aux ennuis de Tolla. Rome n'est pas une ville d'innocence, tant s'en faut ; mais c'est une ville de bon exemple : la police n'y souffre aucun scandale. Jamais un jeune homme n'y rencontre ces dangers ambulants qui fourmillent dans les rues de Paris. La débauche y est voilée, et le vice y a des allures discrètes. Tolla fut plus étonnée qu'une Parisienne à qui l'on dépeint les mœurs des îles Marquises. Son imagination chaste, mais active, se figura le boulevard des Italiens comme une porte de l'enfer, un théâtre éclairé par des langues de feu, où l'on représentait jour et nuit le grand mystère de la tentation de saint Antoine.
Cependant Lello ne se mettait jamais au lit sans baiser la pâle miniature de sa chère Tolla.
Lorsqu'on partit pour Londres, la question n'avait pas fait un pas : Lello se fortifiait dans son amour et Tolla dans sa retraite. Mme Fratief était aux abois ; elle allait faire une tentative sur Amarella, par acquit de conscience. Rouquette ne savait plus à quoi se prendre ; il prévoyait bien que les plaisirs brumeux de l'Angleterre et les augustes réjouissances du couronnement ne produiraient pas plus d'effet que les séductions de Paris. Dans cet épuisement de toutes ses ressources, il essaya de regagner la confiance de Lello. Il adoucit ses plaisanteries contre Tolla ; il témoigna même un certain respect pour ce grand exemple de constance. Il laissa entendre que, s'il n'avait aucune pitié pour les amours follets et les romans d'une heure, qui font les délices des pensionnaires et le désespoir des familles, il savait admirer l'héroïsme d'une passion persévérante. Sous la même inspiration, le colonel écrivit coup sur coup deux longues lettres à son neveu. Le gros homme adoucissait sa voix, il reprochait à Lello son manque de confiance, et frappait timidement à son cœur pour se faire ouvrir. Sans sortir des banalités d'une correspondance de famille, il se vantait d'avoir une indulgence de père ; rien ne pourrait lui ôter de la mémoire qu'il avait fait sauter le petit Lello sur ses genoux. C'était pour lui, bien plus que pour son frère, qu'il avait renoncé aux douceurs du mariage et accepté les ennuis de la vie de garçon. Il s'était toujours promis de lui laisser tout son bien, à telles enseignes que le testament était fait et cacheté. Pourquoi donc l'objet d'une prédilection si marquée témoignait-il si peu de reconnaissance? On n'exigeait de lui aucun sacrifice, on ne demandait que de la sincérité.
Ce texte un peu vague fut commenté savamment par Rouquette.
« Vous avez tort, dit-il, de vous cacher de votre oncle : c'est un homme dont vous avez tout à espérer et rien à craindre. A votre place, je lui raconterais naïvement l'histoire, puisqu'il la sait, et je lui demanderais son consentement, quitte à m'en passer.
— Me l'accordera-t-il? mon cher Rouquette.
— Pourquoi non? Cependant, entre nous, je crois qu'il a le couvent de Saint-Antoine sur le cœur. On a dit à Rome que vous aviez enfermé Mlle Feraldi afin de la protéger contre votre oncle. Quelle injure pour un pauvre homme qui vous aime et qui vous a fait son héritier! Que voulez-vous qu'il pense lorsqu'il voit que vous aimez mieux martyriser votre maîtresse que de la laisser vivre tranquillement dans la même ville que lui?
— Il est vrai, mon bon Rouquette, Tolla souffre le martyre.
— Vous le saviez? On vous a donc parlé de tous les maux qu'elle endure dans cet horrible couvent?