Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueillir et publier ma réponse dans vos Échos de Paris, et je vous prie de croire aux cordiales sympathies de votre dévoué

A. de Pontmartin.

Comme il avait été décidé, il fut pourvu, le 29 avril, aux trois vacances. Le fauteuil de Berryer échut à M. de Champagny, celui de Viennet à M. d’Haussonville et celui d’Empis à M. Auguste Barbier. Ce dernier fut élu par 18 voix contre 14 données à Théophile Gautier.

Deux académiciens, et non des moindres, moururent en cette même année 1869, Lamartine le 1er mars et Sainte-Beuve le 13 octobre.

Le 16 octobre, j’écrivis à Pontmartin:

...Qui remplacera Sainte-Beuve à l’Académie? J’ai lu ce matin au cercle, dans le journal la France, une petite note où il est dit que l’hésitation n’est pas possible, et que l’Académie doit élire, à la place de Lamartine, M. Théophile Gautier, et à la place de Sainte-Beuve, M. Armand de Pontmartin. Si je puis, en sortant de chez moi, mettre la main sur ce numéro de la France, j’en détacherai l’entrefilet en question et le glisserai dans ma lettre. J’ignore si c’est Caro qui a rédigé cette note; qu’elle vienne de lui ou d’un autre, elle n’en a pas moins une valeur et une portée à laquelle vous ne sauriez vous soustraire. Il faut absolument que vous vous présentiez. Je ne sais si, ces années passées, il était trop tôt; ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui le moment est venu, l’heure a sonné, et il ne faut pas vous exposer à ce que l’on vous dise ce que l’on a dit à Charles X et à Louis-Philippe, ce que l’on dira un jour, bientôt peut-être, à Napoléon III: Il est trop tard!...

Pontmartin était alors en Provence et songeait d’autant moins à rentrer à Paris que sa femme était gravement malade. Il ne se souciait d’ailleurs aucunement de succéder à Sainte-Beuve. Dans les Jeudis de Madame Charbonneau, n’avait-il pas tracé de lui ce portrait, sous le nom de Caritidès?

Caritidès a reçu du Ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de critique relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poésie. Il possède et pratique en maître l’art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d’essence, de manière à rendre l’essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets et s’enjolive à la fois de ce qu’elle montre et de ce qu’elle cache. Caritidès a voulu être un pèlerin d’idées, moins la première des qualités du pèlerin, c’est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s’y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l’air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d’apostasie, il a tenu à justifier sa réputation et il a fini par devenir l’ennemi de ceux dont il n’était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu’il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d’esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous ses habits. On assure qu’il passe son temps à colliger une foule d’armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu’il aime aujourd’hui et qu’il pourra haïr demain, ceux qu’il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n’est que la plus friande des curiosités littéraires[428].

Il parut à Pontmartin qu’il ne pouvait, en conscience, même avec les sous-entendus académiques, faire l’éloge de l’homme sur lequel il avait écrit cette page. Il avait raison, et je n’insistai pas.

II