Jules Janin fut nommé à la place de Sainte-Beuve le 7 avril 1870; son discours de réception ne devait être prononcé que le 9 novembre 1871. Dans l’intervalle, la guerre, la chute de l’Empire, le siège de Paris, la Commune, avaient comme suspendu la vie de l’Académie. Lorsque, dans les derniers mois de 1871, elle put enfin reprendre régulièrement ses séances, il se trouva qu’elle avait à pourvoir à quatre vacances: il lui fallait remplacer Montalembert, Villemain, Prévost-Paradol et Prosper Mérimée[429].

L’occasion, certes, était propice, et il convenait de ne la pas laisser échapper. Avant même d’agir auprès de Pontmartin, j’écrivis à M. de Falloux pour m’assurer de ses intentions, et j’en reçus la réponse suivante, datée du 8 août 1871:

Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souvenir et de l’appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie situation. Du reste, si je suis affligé par la conduite de M. Thiers, je n’en suis plus surpris depuis un certain nombre de mois, et je puis dire loin de lui ce que je lui ai dit à lui-même: il se trompe aujourd’hui sur l’état de la France, comme il s’est trompé sur l’état de Paris avant le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher: elles peuvent entraîner encore de plus épouvantables catastrophes.

En attendant, l’Académie reste une de nos dernières épaves et je ne demande pas mieux que de me joindre à ceux qui essaieront de la sauver. On parle de M. le duc d’Aumale pour le fauteuil de M. de Montalembert; celui de M. Villemain irait parfaitement à M. de Pontmartin, et il sait d’avance que mon suffrage ne peut lui faire défaut. Plusieurs d’entre nous le lui avaient déjà fait dire, au triple scrutin d’il y a dix-huit mois[430], et, à cette époque, il résistait à toutes les instances. Si vous pouvez le décider aujourd’hui, vous obtiendrez un succès que n’ont pu remporter de très anciens amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez donc d’avance mes remerciements avec mes vœux, et pardonnez-moi leur trop brève expression. Malheureusement, ma tête revient bien surmenée par le spectacle et les tristesses de Versailles[431], et je paie aujourd’hui mon voyage comme s’il eût été un plaisir. Veuillez n’en pas moins demeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant attachement.

Falloux.

Caradeuc, près Bécherel (Ille-et-Vilaine).

Pontmartin parut assez bien disposé. Il m’écrivait des Angles, le 6 novembre:

...Pour me consoler de mon échec[432], je suis allé passer, au pied du Luberon, chez M. Joseph Autran, huit ou dix jours qui se sont changés en trois semaines. Le pauvre-riche poète est presque aveugle, et d’une tristesse voisine du désespoir. Pour le tirer de cette prostration désolante, sa femme va l’emmener à Paris. Il est convenu entre nous qu’il arrivera vers le 15 novembre; que, sitôt installé, il s’assurera des dispositions de ses confrères, et m’écrira si je dois venir à Paris en décembre, ce qui serait académique, ou attendre la fin de février, ce qui serait hygiénique. En attendant, je vais me remettre au travail ou, comme vous le dites si bien, au devoir; le même mot pour les vieux journalistes qui finissent que pour les jeunes écoliers qui commencent!...

Les candidatures cependant commençaient à se dessiner. M. de Falloux m’écrivait, du Bourg-d’Iré, le 28 novembre: «Je ne crois pas que MM. Littré, Gautier et Dumas aient chance de succès; je n’ai entendu parler jusqu’ici, en dehors du duc d’Aumale, qui paraît n’avoir pas de concurrent, que de MM. Camille Rousset, de Loménie, Wallon et Saint-René Taillandier. M. de Pontmartin va certainement prendre rang parmi les candidats les plus sérieux, et vous pouvez être bien sûr que mon concours ne lui fera pas défaut.»

Le mois de décembre arrivait, et Joseph Autran ne partait pas; Pontmartin, de son côté, restait aux Angles, et c’est de là qu’il m’adressait, le 5 décembre, la lettre suivante: