Hélas! fidèle ami, nous sommes loin de compte!
A se déterminer la Provence est moins prompte...
En d’autres termes, et en vile prose, je crois, sans en être positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs précoces de l’hiver, est encore à Marseille, en vraie marmotte provençale, et qu’il n’ose pas m’informer de ce retard indéfini. Autrement, comment expliquer son silence? Je l’ai quitté le 4 novembre; il comptait partir le 14 au plus tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à Paris, il m’écrirait pour me donner son adresse, et commencer notre correspondance académique. Or, il m’écrit de Marseille, le 18, en me parlant d’irrésolution, de la peur que lui faisait un voyage de Paris dans cette saison, des bronches de Mme Autran, qui exigent les plus grandes précautions, etc. Depuis lors, rien, et nous sommes au 5 décembre! Et le froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est devenu intolérable! J’en conclus que notre poète n’a pas bougé de son bel hôtel de la rue de Montgrand, qu’il y vit au jour le jour, plus indécis que jamais, et qu’il craint de me contrarier en m’apprenant que son départ est probablement retardé jusqu’au mois de février.
Voilà, mon cher confrère, à quel point nous en sommes!
Quant à moi, il m’est impossible, en ce moment, de me diriger vers le Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la plage de Cannes. Quoique ma santé semble se rétablir, j’ai encore un reste d’anémie qui me rend horriblement frileux. Je m’enrhume à tout propos. Songez d’ailleurs que je serais obligé, en arrivant à Paris, de loger à l’hôtel, n’ayant plus d’appartement. Tout cela m’effraie, et, en attendant, je me console avec le Filleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée, aujourd’hui même, à M. de Gaillard. J’ai fini par me passionner pour mon sujet, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose...
Après m’avoir entretenu de la situation politique, de ses inquiétudes et de ses craintes, de ses tristesses depuis la mort de sa femme, il ajoutait:
Voilà, mon cher ami, ce qui m’empêche d’attacher un bien vif intérêt à ce qui, dans une situation différente, aurait été l’objectif de ma vie littéraire. Je me dis: A quoi bon? Pourquoi introduire un nouvel élément de trouble dans une existence qui va finir et qui a eu à subir bien des épreuves? Acceptons la loi du travail que les progrès de la démagogie nous rendent plus obligatoire que jamais, et qui est pour les affligés une consolation, un devoir et un refuge; mais cessons d’y mêler une ambition qui pourrait amener de nouveaux froissements et de nouveaux mécomptes!... Il est bien entendu, mon cher ami, que tout ceci n’est pas définitif. Si, au lieu de sentir un commencement d’onglée et d’entendre le mistral mugir dans mon corridor, j’avais sur ma table une lettre de Joseph Autran et une lettre de Cuvillier-Fleury m’annonçant qu’ils ont préparé les voies et que l’enfant se présente bien, peut-être changerais-je d’avis et de langage. Quoi qu’il en soit, continuons ce doux échange d’idées, de sentiments, de projets, de conseils; chaque jour, j’y trouve plus de charme; quand le malheur ne rend pas égoïste, il ajoute à cette faculté que nos pères appelaient la sensibilité, et que nous avons bien mal remplacée...
A peine en possession de cette lettre, j’écrivais à Cuvillier-Fleury, qui me répondait aussitôt:
...Il y a déjà bien longtemps, Monsieur, que notre cher, aimable, spirituel et loyal ami (en dirai-je jamais assez?) Armand de Pontmartin est mon candidat in petto pour l’Académie. Mais voici très exactement comment jusqu’ici les choses se sont passées. Nous avons passé par la phase de bon accord; il ne demandait pas mieux; on attendait les bonnes occasions; elles arrivaient, il n’était plus là; cependant, on était près de s’entendre; puis, de plus actifs que lui, plus Parisiens, plus près du Jeu, se produisaient, faisaient récolte et réussissaient. Ensuite,—tout ceci entre nous,—nous avons eu la phase de l’abstention, du renoncement absolu. Le candidat, non seulement ne voulait pas remuer un doigt à l’intention de l’Académie, mais nous écrivait (j’ai les lettres) qu’il se fâcherait et se brouillerait avec nous si nous faisions mine de remuer seulement une phalange. Nous nous résignons, les habiles se présentent et passent. Vient une série fatale de morts académiques, notre ami ne donne pas signe de vie; à peine si on le voit à Paris (ceci avant la guerre). Ses meilleurs amis, et les plus haut placés, nous disent à nous, invariables dans notre préférence: «Mais où est-il? Il ne se montre pas. Veut-il, ne veut-il pas?» Les intermédiaires les plus habituels, sans me compter, Léopold de Gaillard, Victor de Laprade, d’autres encore, sont réduits à attendre, à interroger la brise qui souffle de Vaucluse... «Ne vois-tu rien venir?» Depuis, Monsieur, et dans cette concurrence du moment très vive, et qui s’accroît chaque jour, le nom de notre ami n’a été prononcé par personne, parce qu’il n’a pas été mis en avant par lui-même. Je n’ose dire qu’il soit trop tard pour moi. Ce mot des révolutions n’a rien à faire dans nos paisibles rapports de confrères entre eux, ou de candidats à pourvoir. Mais s’il n’a rien d’absolu, il peut se trouver sur le chemin des meilleurs et entraver la voie. C’est ma crainte en ce moment. Je me hâte de vous l’écrire, non sans vous prier de me garder le secret de cette confidence, sinon de mon entier dévouement à notre ami et de ma haute considération pour vous.
Rien ne vint de Vaucluse. Au lieu de partir pour Paris, Pontmartin partit pour Cannes. C’était tourner délibérément le dos à l’Académie: et pourtant, à cette heure-là même, si tardive qu’elle fût, il lui eût suffi de poser nettement sa candidature pour qu’elle eût encore chance de triompher. Voici, en effet, ce que m’écrivait Joseph Autran, le 10 décembre: