La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à l’institut, ayant fait plusieurs ricochets, me parvient à Marseille aujourd’hui seulement... Je suis heureux que nous nous rencontrions, vous et moi, dans un sentiment de commune amitié pour M. de Pontmartin. J’ai eu, en effet, le plaisir de le voir cet automne. Quand nous nous quittâmes il paraissait fort incertain entre le projet d’aller passer l’hiver à Cannes et celui de se rendre immédiatement à Lyon ou à Paris. Il acceptait bien l’idée d’une candidature à l’Académie; mais il avait, depuis nombre d’années, opposé aux plus vives instances de ses amis des refus si persistants que je doutais encore un peu de sa résolution. C’est dans ce doute que je vins à Marseille pour y faire mes préparatifs de départ. De tristes obstacles, sans compter les rigueurs excessives d’un hiver prématuré, m’y ont retenu plus longtemps que je n’eusse voulu. J’ignore, d’ailleurs, où se trouve en ce moment M. de Pontmartin. Une lettre que je lui ai écrite, il y a plusieurs semaines, étant restée sans réponse, je me demande s’il est encore aux Angles ou s’il est déjà à Paris et peut-être même à Cannes.

Vous me parlez, Monsieur, des titres de M. de Pontmartin. Est-ce à moi qu’il convient de les rappeler, à moi qui, depuis plus de vingt-cinq ans, n’ai pas cessé de suivre avec autant d’admiration que de sympathie les travaux de cette plume si facile, si élégante, si ingénieuse et souvent même si éloquente? M. de Pontmartin est un des brillants écrivains de ce temps. S’il n’est pas encore de l’Académie, c’est qu’il n’a pas encore voulu en être. Il n’avait qu’à se présenter depuis longtemps, les portes se seraient ouvertes devant lui. Aujourd’hui encore, quelle que soit la date des prochaines élections (et jusqu’ici j’avais cru qu’elles seraient ajournées au printemps), aujourd’hui encore, il n’aurait qu’à dire: Me voici, et je suis convaincu qu’il n’aurait pas à attendre.

Je vous parle sciemment, car je n’avais pas attendu jusqu’à ce jour pour sonder les dispositions de quelques-uns de nos plus éminents confrères. Tous ceux que j’ai interrogés m’ont répondu d’une façon qui ne laissait aucun doute et qui réjouissait la très ancienne et très vive amitié que je porte au célèbre auteur des Samedis...

La quadruple élection eut lieu le samedi 30 décembre. Pontmartin n’était pas au nombre des candidats. Le duc d’Aumale fut élu, au premier tour, par 28 voix sur 29 votants. Les autres fauteuils furent plus disputés. M. Littré fut nommé, en remplacement de Villemain, par 17 voix contre 9 données à Saint-René Taillandier et 3 données à M. de Viel-Castel. M. Camille Rousset et M. Louis de Loménie remplacèrent Prévost-Paradol et Prosper Mérimée. Au scrutin pour le fauteuil de Mérimée, Edmond About avait obtenu 14 suffrages.

Jusqu’à la dernière heure, Mgr Dupanloup avait combattu M. Littré, dans lequel il voyait «l’apôtre des doctrines les plus subversives de tout ordre religieux, moral et social». Il disait à ses confrères: «Quoi! vous voulez sauver la France, et c’est ainsi que vous vous y prenez! Une glorification solennelle du matérialisme et du socialisme, voilà ce que vous imaginez pour elle, en ce moment où elle penche au bord de tous les abîmes! On a tout enlevé à ce malheureux pays, la paix, la sécurité, les croyances, Jésus-Christ, la Rédemption, la croix; et le peu qui lui reste: Dieu, l’âme, la loi, la liberté morale, la vie future, vous le livrez? Que voulez-vous donc, et quels coups faut-il que vous receviez[433]!...»

Le soir même de l’élection, l’évêque d’Orléans écrivit au directeur de l’Académie ce simple mot: «J’ai le regret de ne pouvoir plus continuer de faire partie de l’Académie française.»

L’élection de Littré, la quasi-élection d’Edmond About, semblaient donner raison à Pontmartin. N’avait-il pas bien fait de ne se point mettre sur les rangs? Profitant de ses avantages, il m’écrivit, le 19 janvier 1872, de Cannes, du Pavillon des jasmins, où il était installé depuis quelques semaines:

J’admets parfaitement, avec Léopold de Gaillard et avec vous, que les catholiques laïques, qui sont de l’Académie, aient pu et dû y rester, malgré la splendide démission de l’évêque d’Orléans et le conseil de M. Veuillot; mais que les catholiques, qui ne sont pas encore académiciens et qui n’ont même pas risqué une candidature, ne doivent pas être singulièrement refroidis par les élections du 30 décembre; que M. Thiers[434], s’il reste au pouvoir, ne soit pas à peu près sûr d’amener MM. Marmier, Janin, Camille Rousset et Littré à voter pour M. About; enfin, que l’Académie, en nommant successivement Émile Ollivier en avril 1870, Littré en décembre 1871, et en accueillant Edmond About à la meilleure place de son antichambre, n’ait pas affaibli pour très longtemps ce prestige, cette autorité morale qui l’avaient jusqu’ici placée au-dessus de toutes les critiques et de toutes les épigrammes, ceci est une autre question, et il n’y a pas d’illusion à se faire; ce qui est tout à fait positif, c’est que voilà six académiciens qui vont attendre leur tour de réception (j’oubliais M. Duvergier de Hauranne[435], tout acquis d’avance au candidat de M. Thiers); que, suivant toute probabilité, il n’y aura pas d’élection nouvelle avant avril 1873; que, d’ici là le Roi, l’âne ou moi, nous mourrons, ou, en d’autres termes, qu’il y aura de tels événements que cette pauvre Académie pourrait bien sombrer dans le naufrage universel; que, par conséquent, il y a lieu de la laisser provisoirement reposer, et d’en délivrer notre correspondance, où elle occupe, soit dit sans reproche, au moins une page sur quatre: moins d’honneur à en faire partie, moins de chance d’y entrer, plus de lointain et de vague dans les perspectives, en faut-il davantage pour nous décider à chercher d’autres sujets de causerie?...