————Flaubert conte que, lors de son voyage en Orient, il avait apporté une douzaine de boîtes de pastilles de cantharides, dans l'intention de se faire bien venir des vieux cheiks, auxquels il pouvait demander l'hospitalité. Elles avaient été préparées par Cadet-Gassicourt, d'après la recette de son grand-père, pour l'usage particulier du maréchal de Richelieu.
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Jeudi, 8 mars.—Il y a deux ou trois mois, dans la maison voisine, s'est installé un anglais, avec quatre voitures, les chevaux de ces quatre voitures, un chef, un maître d'hôtel, enfin avec toute une maison montée sur un grand pied. Le ménage n'est pas une minute entre les quatre murs. Toute la journée, monsieur brûle le pavé dans un tilbury, en compagnie de son valet de chambre; et dans un coupé qui suit, madame, en compagnie de sa femme de chambre. Et les deux voitures sont attelées avec des grelots.
Ces jours-ci, est arrivé un molosse assourdissant, escorté de quatre paons, qui remplissent le petit jardin de leurs cris de mirliton crevé.
Or, hier en rentrant chez moi, j'aperçois une chose immense, à l'apparence d'une diligence, qu'une attelée d'ouvriers pousse sous la porte-cochère. Pélagie, dont la curiosité est éveillée, avise le sergent de ville, se promenant sous sa fenêtre, et lui demande ce que c'est que ça. Et le sergent de ville de lui apprendre, que mon voisin est un ancien saltimbanque d'origine irlandaise, auquel un oncle a laissé quelque chose comme un héritage de cent mille livres de rente, qu'il est en train de manger… et qu'il a fait revenir son ancienne voiture de saltimbanque pour y remonter, quand il sera arrivé à son dernier billet de mille. Je suis condamné à des voisinages bizarres.
————L'homme qui s'enfonce et s'abîme dans la création littéraire, n'a pas besoin d'affection, de femmes, d'enfants. Son cœur n'existe plus, il n'est plus qu'une cervelle. Après tout, peut-être dis-je cela, parce qu'il y a en moi, la conscience que dans quelque affection, que je pourrais rencontrer dans l'avenir, l'affection compréhensive de ma pensée ne sera plus retrouvable.
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Mardi, 13 mars.—Dîner chez Hébrard, avec le ménage Daudet. A la fin du dîner, Daudet reproche à sa femme gentiment et d'une manière philosophique, de ne pas connaître la pitié pour les malheureux. Elle répond très franchement que cela n'est plus, mais que cela était autrefois, quand elle était toute jeune, toute bien portante, toute vivante, dans le bonheur d'une existence facile et aisée, et qu'alors il n'y avait dans la charité qu'elle faisait, aucun attendrissement, rien de son cœur. C'est une confession très curieuse et très vraie de la jeune fille, parfaitement heureuse.
La compassion ne vient que par la connaissance et le contact des misères humaines.
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