Mardi, 20 mars.—Aujourd'hui, je ne puis tenir chez moi, je ne puis travailler, je ne puis attendre le soir, où j'ai l'espoir de voir, chez Charpentier, la physionomie de mon volume. J'entre chez les marchands de gravures, et dans la nuit en plein jour d'un orage terrible, je feuillette des estampes, en m'appliquant, sans réussir, à les trouver très amusantes.

* * * * *

Mercredi, 21 mars.—Aujourd'hui paraît LA FILLE ÉLISA. Je suis chez Charpentier à faire mes envois, au milieu de commis qui passent, à tout moment, la tête par la porte, et jettent: «C'est X… qui en a demandé 50, et qui en veut 100… Peut-on, en donner 13, à Y… Marpon réclame qu'on lui complète son 1,000… Il veut, si le livre est saisi, les avoir dans sa cachette.»

Et dans l'activité, le bruit, le tohu-bohu de ce départ fiévreux, j'écris les dédicaces, j'écris plein de l'émotion d'un joueur qui masse toute sa fortune sur un coup, me demandant, si ce succès, qui se dessine d'une manière si inattendue, va être tout à coup tué par une poursuite ministérielle, me demandant, si cette reconnaissance de mon talent, arrivant avant ma mort, ne va pas être encore une fois éloignée par cette malechance, qui nous a poursuivis, mon frère et moi, toute la vie. Et à chaque tête qui passe, à chaque lettre qu'on apporte, j'attends toujours la terrible annonce: «Nous sommes saisis.»

En regagnant le chemin de fer d'Auteuil, j'ai une de ces joies enfantines d'auteur, je vois un monsieur, qui, mon livre à la main, sans pouvoir attendre sa rentrée chez lui, le lit en pleine rue, sous une petite pluie qui tombe.

* * * * *

Jeudi, 22 mars.—A la descente du chemin de fer, tout d'abord un coup d'œil à la vitrine de la librairie. Il y a en montre des exemplaires de LA FILLE ÉLISA. Je ne suis pas encore saisi… J'entre au passage Choiseuil, chez Rouquette.

«Eh bien, ça va-t-il la vente?

—Mais on disait, ce matin, de l'autre côté de la Seine, que vous étiez saisi, j'ai retiré le livre de l'étalage.»

Partout, cependant sur mon passage, exposition du bouquin, au titre alarmant… Après tout, peut-être pensai-je, le livre est-il déjà arrêté chez Charpentier et pas encore chez les dépositaires. J'entre chez Vaton. Je recule à l'interroger. Il ne me dit rien… Inquiétude anxieuse, bile qui monte à la bouche et la fait amère… Mon moral est un héros, mais mon physique est un lâche. Je suis prêt à tout subir, à tout affronter, à n'accepter aucune compromission, à aller en prison, à perdre la considération bourgeoise et tout, mais, sacré nom de Dieu, je ne puis empêcher mon cœur d'avoir les battements de la peur d'une femme.