En m'approchant de chez Charpentier, il me vient le désir de rencontrer quelqu'un qui m'annonce la nouvelle, et m'évite d'y entrer.
Enfin m'y voici, et de l'autre côté de la porte, fouillant de l'œil le dessus de la barrière, pour voir s'il y a des rangées d'exemplaires. Ça existe, les rangées, et les employés font tranquillement des paquets, et le départ continue dans une pleine sécurité. Gaullet me dit qu'il y en a plus de 5,000 de partis, et que Charpentier qui avait fait tirer à 6,000, a donné l'ordre de faire retirer de suite 4,000.
Je suis devant Magny,—et du bordeaux et de la viande rouge dans l'estomac,—je commence à savourer cette vente de 10,000 exemplaires, en quelques jours… 10,000 exemplaires… nous, à qui il fallait des années pour en vendre 1,500… Oh! l'ironie des bonnes et des mauvaises fortunes de la vie… Puis, dans ce restaurant, où, en face de moi, a été si souvent assis mon frère, la chaise vide de l'autre côté de ma table me fait penser à lui, et une grande tristesse me prend, en songeant, que le pauvre enfant n'a eu que le crucifiement de la vie des lettres.
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Vendredi 23 mars.—Un mauvais jour. J'ai un peu de la superstition de Gautier, à son endroit… Sera-ce aujourd'hui?… Ça jetterait un froid dans le dîner que les Charpentier donnent, ce soir, en l'honneur de l'apparition du livre.
Un ancien ambassadeur vient me voir, et laisse tomber de ses lèvres: «Un titre bien grave!», et sur un ton qui semble m'annoncer une poursuite pour dans quelques jours, une poursuite révélée à l'ambassadeur, en haut lieu.
L'ambassadeur dehors, ainsi que j'ai l'habitude de faire dans les grands embêtements de ma vie, je me couche. Pélagie est à Paris. J'entends sonner, sonner plusieurs fois, je ne me lève pas. Puis aussitôt qu'on est parti, le trac me prend. Je me figure que c'est Charpentier, qui est venu me dire, que le livre était saisi. Et je vis dans cette anxiété jusqu'au dîner, où je trouve toute la maison Charpentier, dans la tranquillité la plus parfaite d'esprit.
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Lundi 26 mars.—J'avais vraiment cru que ma vieillesse, la mort de mon frère, adouciraient un peu, à mon égard, la férocité de la critique. Il n'en est rien, et je m'attends à ce que la dernière pelletée qu'on jettera sur mon cercueil, sera une pelletée d'injures.
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