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Jeudi 28 septembre.—Il arrive aujourd'hui dans la maison une sœur de Troyes, qui vient soigner ma vieille cousine, attaquée de l'épidémie qui court la ville. C'est une sœur qui a la tête d'un chancelier d'Angleterre, une sœur aux manières hommasses, au langage peuple, avec de la douceur au milieu de tout cela. Il est curieux d'entendre son rude mépris à l'endroit des misérables pratiques de la religion, et des vieilles filles qui deviennent bigotes: on sent que la grandeur de ses devoirs l'a élevé naturellement, au-dessus des petitesses de la religiosité.
A ce sentiment se joint, chez cette travailleuse, qui passe trente-six heures d'une traite près d'une malade, un dédain, quelquefois colère, contre les fainéants du métier, contre les ordres qui ne travaillent pas, contre les ordres qui ne passent pas la nuit, et même contre les curés, que la sainte fille regarde comme des paresseux.
Et ce dédain de la communauté tout entière, se traduit singulièrement: la communauté a un chien qui mord spécialement les mollets des curés. Et, lorsque je lui dis:—Mais ce n'est pas naturel, il faut qu'on l'ait dressé à cela? La sœur a un charmant gros rire, avec un «Faut le croire!» adorable.
Elle ne se plaint de rien, trouve son sort le plus heureux du monde, ne le changerait pas, selon son expression, contre celui de Badinguet. Il n'y a qu'une seule chose à laquelle elle n'est pas encore accoutumée, et qui lui coûte, chaque nuit, un nouvel effort: c'est le manque de sommeil. Et c'est vraiment joli d'entendre dire à cette grosse femme, d'une voix doucement dolente: «Oh! chaque nuit que je passe, il faut que je renouvelle mon sacrifice!»
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Samedi 30 septembre.—Dans les maladies, les symptômes physiques, quelque graves qu'ils soient, je ne les redoute pas beaucoup, ce sont les symptômes moraux dont j'ai peur.
Ces jours-ci, je pensais, avec une certaine inquiétude, au caprice qu'avait eu ma cousine, de vouloir boire dans la timbale d'argent, dans laquelle buvait son fils à la pension, et aujourd'hui l'on m'apprenait, qu'elle avait recommandé qu'on lui fît son bouillon dans le petit pot de terre qui servait à lui faire cuire la soupe, quand il était tout petit. Ce retour tendre à notre enfance, ou à l'enfance des êtres que nous aimons, je me rappelais combien son obstination chez mon frère, m'avait été douloureuse, lorsqu'il avait commencé à être bien malade, et j'étais tout triste de cela, quand la sœur est entrée dans ma chambre et m'a dit de la part du médecin, d'écrire à la fille de ma cousine, de se rendre près de sa mère.
Hélas! la dernière personne aimante de ma famille, la femme à la jeunesse, à la vieillesse mêlées à mon enfance, à mon âge mûr, va-t-elle mourir; et le dernier refuge ami et familial, où j'aimais à entendre parler, rabâcher de ma mère, de mon père, de mon frère, va-t-il devenir vide?
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