Dimanche 1er octobre.—Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes, la sœur nous raconte un peu son histoire: c'est vingt-quatre années de garde-malade dans la maison Saint-Augustin de Troyes.

La maison avait abandonné l'hôpital, à cause du frère de Monseigneur ***, un pas grand'chose…

—Qu'est-ce qu'il faisait donc, ma sœur?

—«Eh bien, il coursait les jeunes sœurs!»—Et en disant cela, sa grosse gaîté la fait ressembler au diable d'une boîte à surprise. «Mais, Dieu merci, reprend-elle, notre ordre a été toujours intact et le restera… Alors nous nous sommes trouvées sur le pavé, mais là, si bien sur le pavé, que les gens de Troyes nous ont apporté des matelas, des meubles…»

Oui, il arrivait que la population ne voulait pas les laisser partir. A quelques années de là, les sœurs trouvaient des fonds, avec lesquelles elles achetaient un terrain, où elles faisaient bâtir une maison de 90 000 francs. Elles s'y logeaient, et recevaient vingt-quatre vieilles pensionnaires, dont l'utilité pour la communauté était surtout de faire l'apprentissage de gardes-malades des jeunes sœurs. Et c'est pour elle une occasion de tomber à bras raccourcis sur ces vieilles filles, sur ces vieilles dévotes, qui, dit-elle, prient tant Dieu de tuer le diable, et font pleurer, toute la journée, la sœur chargée de la cuisine.

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Lundi 2 octobre.—Dans sa lenteur sourde, dans sa gravité recueillie, dans la solennité de ces pauses, où le regard appuie la parole dite, quelle grande voix dramatisée que celle des mourants! C'était, ce matin, la voix de ma pauvre cousine.

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Samedi 7 octobre.—Paris. Je reçois, ce soir, la nouvelle de la mort de ma chère cousine. Cette nouvelle me renfonce, toute la soirée, dans le passé de la famille, dans le souvenir de notre jeunesse, écoulée ensemble. Je me rappelle quand la nourrice, ma vieille nourrice, venait nous chercher le dimanche, elle chez Cousinot, moi chez M. Goubaux, je me rappelle quelles promenades mes retenues lui faisaient faire sur la butte Montmartre, et j'ai souvenir comme toujours la nourrice, pour m'éviter une gronderie de mon père, mettait le retard sur le compte de la pauvre fille. Je la retrouve, quand nous allions en soirée chez les rigides demoiselles de Villedeuil, sévèrement passée en revue par mon père, dans sa toilette, qui fut toujours un peu à la diable. Je nous revois, la première année de son mariage, nous battant, comme des enfants que nous étions, aussitôt que son mari avait le dos tourné. Et toute cette évocation me fait penser à tous ceux qu'elle me rappelle, et qui ne sont plus.

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