Après déjeuner on passe dans la vérandah, et on attelle le vieux Giraud à l'album de caricatures. La princesse, accotée au bras du canapé, sur lequel il est assis, rit la première, en regardant par-dessus sa tête, rit de la charge d'Arago, écrasé sous une légion d'honneur gigantesque, de la charge de Baudry et de son appareil nasal, de la charge de Marchal et de sa large face, de la charge de nos deux profils reliés par une seule plume.

Puis en troupe, on va au lac, à ce chalet joujou, garni de sa féerique batterie de cuisine en bois, à ce bord de l'eau, meublé des grandes étagères, portant les rames, les avirons, les pagayes de la flottille de canots, de yoles, de patins, et près duquel se dresse le pavillon de l'embarcadère, tout tapissé et remuant de plantes grimpantes. Et l'on se partage pour faire le tour du lac, entre le petit canot blanc, les patins et le grand canot de la princesse…

En abordant, on trouve les deux décorés du jour, mandés par dépêche télégraphique: Protais et Boulanger, que la princesse place à ses côtés, à dîner, après leur avoir attaché elle-même la petite croix de diamant, qu'elle a l'habitude de donner aux amis décorés par son influence.

Le soir, dans le grand salon, tout le monde s'amuse à feuilleter de grands albums, des cartons pleins de croquades de Giraud, qui sont comme l'histoire intime et burlesque de la maison, où l'on voit sur une page la princesse posant pour son buste de Carpeaux, en embrassant son chien Chine, et sur une autre l'immense derrière de l'abbé Coquereau dans un pantalon de bébé, etc., etc., etc.

* * * * *

Lundi 14 août.—Déjeuner où la princesse parle de gens qu'elle voudrait marier, entre autres de Taine, pour lequel elle a trouvé un parti qui lui apporterait une dot de 400,000 francs et 800,000 francs d'espérances…

On passe dans l'atelier aux portières algériennes, au papier grenat velouté, aux grandes armoires de marqueterie, aux murs garnis d'immenses palmes croisées. Dans un coin sont encadrées les mentions obtenues par la princesse aux Expositions. Giraud, debout, peint le ciel d'un panneau faisant partie d'une décoration à personnages du Directoire, qu'il exécute pour l'escalier du château.

Deux Italiennes entrent, en soulevant la persienne de la porte donnant sur le jardin, et la princesse se met à peindre l'une d'elles, pendant deux heures, lui donnant à peine quelques minutes de repos. A côté de la princesse, la comtesse Primoli lit silencieusement les MÉMOIRES DE Mlle DE MONTPENSIER, et derrière la princesse, Hébert lave une aquarelle d'après l'Italienne qu'elle peint.

L'Italienne est gracieusement sculpturale, et montre dans son droit profil et sa fine nuque de bronze florentin, une distinction de race, le style de ces campagnardes étrusques, où reste comme la marque d'un grand passé: femmes qui, tout peuple qu'elles sont, restent des reines de nature. Toutefois en son immobilité et son inexpression de marbre et de modèle, de temps en temps des mots dits en italien par la princesse ou par Hébert, animent, vivifient son visage de jolis sourires spirituels, et lui mettent, un moment, dans la bouche une voix de musique.

Giraud, de temps en temps, jette dans le travail quelque blague, que la princesse rabroue en riant et en grondant.