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—J'étais ce soir dans un café. Le gaz s'était éteint en même temps que minuit. J'avais devant moi un verre et une cannette de cristal, lignés de l'étroit éclair lumineux des toiles chardinesques. Dans le fonds ténébreux, entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les fumées bleues des pipes, des crânes luisants, avec d'intelligentes virgules de lumière sur les tempes de gens ayant une idiote discussion, à propos d'une partie de dominos. Par la baie d'une porte ouverte, un garçon étendant un tapis sur un billard, et derrière lui un autre entrant dans la pièce avec un matelas roulé sur sa tête.
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—Gavarni nous racontait aujourd'hui que, tout jeunet, il avait été envoyé chez M. Dutillard, rue des Fossés-du-Temple, pour apprendre l'architecture, et qu'il en faisait, monté sur une chaufferette, tant il était encore petit. Il n'y restait que jusqu'à midi. Mais quand Dutillard sortait par hasard avant cette heure et que le gamin avait à dresser le plan d'un quatrième étage, le gamin ouvrait un compas et le faisait tourner, se promettant, si la pointe allait du côté du boulevard, qu'il se donnerait campo,—et recommençait, vous le comprenez bien, jusqu'à ce que la pointe allât du côté désiré.
Mme Dutillard, elle, était une grande liseuse de romans, et envoyait souvent le petit chercher des livres, dans un cabinet de lecture voisin.
Le cabinet de lecture, où il allait chercher le plus généralement des romans d'Anne Radcliffe, était situé dans la maison, d'où devait partir, à bien des années de là, la machine infernale de Fieschi, et la bossue qui le tenait, avait pour commis un certain garçon, que Gavarni retrouva plus tard jouant les Amours dans les gloires des Funambules, et plus tard encore, libraire et éditeur de plusieurs séries de ses dessins.
Puis Gavarni nous parle du salon de la duchesse d'Abrantès, où un moment il alla beaucoup. Là se donnaient rendez-vous toutes sortes de mondes. Un jour il y vit l'amiral Sydney Smith mettre un genou en terre pour baiser la main de la duchesse. La duchesse, une femme très forte avec un peu de la voix d'une harangère, mais avec un beau port de corps et de grandes manières. On y voyait Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely, la duchesse de Bréant, etc., etc., un bataillon de vieilles femmes, mais qui avaient conservé ce je ne sais quoi des femmes qui ont été belles. Un jour, Gavarni y rencontra une petite femme grassement commune et, selon son expression, «puant la petite bourgeoisie». Il demanda qui c'était, on lui répondit: «Mme Récamier.»
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—Dans la maison en face la mienne, il me semble m'apercevoir qu'une femme regarde, regarde sans cesse du côté de nos fenêtres. C'est une femme honnête qui a une voiture et un mari. Pendant que, de son cabinet de toilette, la vue de cette femme me cherche, le mari, de sa chambre à lui, où il passe une partie de ses journées, penché sur la barre de sa fenêtre, fixe, des heures entières, un pavé de la cour, toujours le même. Ce mari, à la calvitie très visible, a quelque chose d'un oiseau déplumé et mélancolique. Ni trop jeune, ni trop belle n'est la femme, qui n'a rien même de ce que j'aime chez une femme. Parfois, je m'amuse à observer derrière mes persiennes; m'aperçoit-elle, aussitôt, tout en paraissant occupée pour la bonne à caresser sa petite fille, elle fait monter vers moi des regards de flamme.
L'oeil d'une femme, de n'importe quelle femme, toujours guettant le vôtre, toujours accroché à votre fenêtre, à la longue, a l'attirance d'un aimant, magnétique. Et c'est une persécution que ce regard… Je le rencontre toute la journée, je le rencontre toute la soirée, je le rencontre à l'heure de la toilette de minuit, derrière les rideaux, qu'une forme blanche écarte de temps en temps, pour s'assurer si ma lampe est encore allumée.