Un rez-de-chaussée de la rue Franklin, percé de hautes fenêtres, aux petits carreaux du XVIIe siècle, donnant à la maison un aspect ancien. Un logis tout plein d'un méli-mélo d'objets disparates, de vieux portraits de famille, de meubles Empire, de kakemonos japonais, d'eaux-fortes de Whistler.
Une pièce originale: le cabinet de toilette, au tub fait d'un immense plateau persan, ayant à côté de lui la plus gigantesque bouilloire en cuivre martelé et repoussé de l'Orient: le tout enfermé dans des portières en bâtonnets de verre de couleur. Une pièce où l'hortensia, sans doute un souvenir pieux de la famille pour la reine Hortense, l'hortensia est représenté en toutes les matières, et sous tous les modes de la peinture et du dessin, et au milieu de ce cabinet de toilette, une petite vitrine en glace, laissant apercevoir les nuances tendres d'une centaine de cravates, au-dessous d'une photographie de Larochefoucauld, le gymnaste du cirque Mollier, représenté sous un maillot, faisant valoir ses élégantes formes éphébiques.
Comme j'étais en arrêt devant une eau-forte de Whistler, Montesquiou me dit que Whistler est en train de faire deux portraits de lui: l'un en habit noir avec une fourrure sous le bras, l'autre en grand manteau gris, au col relevé, avec au cou un liséré de cravate, d'une nuance, d'une nuance qu'il ne dit pas, mais dont son œil exprime la couleur idéale.
Et Montesquiou est très intéressant à entendre développer la façon de peindre de Whistler, auquel il a donné dix-sept séances, pendant un mois de séjour à Londres. L'esquisse, ce serait chez Whistler, une ruée sur la toile: une ou deux heures de fièvre folle, dont sortirait toute construite dans son enveloppe, la chose… Puis alors des séances, des longues séances, où la plupart du temps, le pinceau approche de la toile, le peintre ne posait pas la touche au bout de son pinceau, et le jetait ce pinceau, et en prenait un autre—et quelquefois en trois heures posait une cinquantaine de touches sur la toile—«chaque touche, selon son expression, enlevant un voile à la couverte de l'esquisse». Oh! des séances, où il semblait à Montesquiou, que Whistler, avec la fixité de son attention, lui prenait sa vie, lui pompait quelque chose de son individualité, et à la fin, il se sentait tellement aspiré, qu'il éprouvait comme une contracture de tout son être, et qu'heureusement il avait découvert un certain vin de coca, qui le remettait de ces terribles séances.
Là-dessus, entre la comtesse Greffulhe, et la conversation va à la femme du temps passé, et Montesquiou en parle avec le tact et la grâce d'un descendant d'une vraie vieille famille, rappelant les bandeaux de cheveux bravement gris de sa grand'mère, où des fleurs de sureau s'arrangeaient si bien avec sa vieillesse. Et il conte cette anecdote sur cette grand'mère. Lors d'un mariage d'une de ses belles-filles, elle demande à une autre belle-fille de lui prêter un manteau, avouant, que si près de mourir, elle regardait à cette dépense. Puis, trouvant le manteau à son gré, elle le gardait, disant à la propriétaire du manteau, que pour la dédommager du prêt, elle prît la petite table qui était là, et que sa belle-fille trouvait jolie. Or, cette petite table serait le plus merveilleux meuble, comme bronze ciselé du XVIIIe siècle, et appartiendrait aujourd'hui à la comtesse de Beaumont.
Montesquiou, disons-le bien haut, n'est point du tout, le des Esseintes de Huysmans, s'il y a chez lui un coin de toquage, le monsieur n'est jamais caricatural, et s'en sauve toujours par la distinction. Quant à sa conversation, sauf un peu de maniérisme dans l'expression, elle est pleine d'observations aiguës, de remarques délicates, d'aperçus originaux, de trouvailles de jolies phrases, et que souvent il termine, il achève par des sourires de l'œil, par des gestes nerveux du bout des doigts.
—Qu'est-ce que vous dites, monsieur de Goncourt, de la surprise qui m'arrive? me jette la comtesse Greffulhe.
Et elle nous raconte ceci. À propos d'un bal, où elle devait aller en Diane, on lui a parlé d'un buste de Diane de Houdon, que possédait un de ses voisins de campagne, où elle trouverait sa coiffure. Elle va voir ledit buste, placé au milieu d'une chambre remplie de fleurs: une vraie chapelle ayant pour desservants, un vieux ménage soigné dans sa vieillesse, comme la comtesse n'en a jamais vu. Des rapports s'établissent entre la comtesse et le vieux ménage. La vieille femme meurt. La comtesse écrit une lettre de condoléances attendries au mari, et elle apprend qu'il a passé la nuit à se promener, sa lettre à la main. Des années se passent. Le vieux bonhomme meurt ces temps-ci. Et la comtesse apprend que, comme remerciement de sa lettre, il lui lègue dans son testament le fameux buste, dont il avait refusé cent mille francs.
Et l'on va faire le tour du petit jardin, du jardin comme au haut d'une fortification, du jardin dominant le Paris de la rive gauche, et terminé par une serre-bibliothèque des livres préférés par Montesquiou, en même temps qu'un petit musée des portraits de leurs auteurs, parmi lesquels mon frère et moi, nous figurons entre Swinburne et Baudelaire: un petit jardin fantastique qui a pour arbres une douzaine de ces chênes et de ces thuyas en pot, que Montesquiou a achetés à l'exposition japonaise, arbres nains qui ont cent cinquante ans, et qui sont de la taille d'un chou-fleur, et sur la cime desquels, on est tenté de passer la caresse de la main, comme sur le dos d'un chat, d'un chien.
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