Aujourd'hui, sur ma demande, on m'envoie de l'Écho de Paris un reviewer, que je charge de répondre à l'attaque de Renan, en lui remettant le canevas de la réponse.
Voici le petit morceau de prose qu'il a dû mettre en dialogue, sans y changer, sans y ajouter rien:
—Vous avez lu l'interview de la France à propos de votre Journal sur le siège de Paris et la Commune?
—Oui je l'ai lu avec un certain étonnement, car voici le portrait que je faisais de Renan, dans l'avant-dernier volume paru: «L'homme toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu'on le connaît et qu'on l'approche. C'est le type dans la disgrâce physique de la grâce morale; il y a chez cet apôtre du doute, la haute et intelligente amabilité d'un prêtre de la science.»
Oui, je suis, ou du moins j'étais l'ami de l'homme, mais parfois l'ennemi de sa pensée, ainsi que je l'écrivais dans la dédicace de l'exemplaire à lui adressé.
En effet, tout le monde sait que M. Renan appartient à la famille des grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de convictions humaines, que des esprits plus humbles, des gens comme moi, vénèrent encore un peu, estomaqués, quand ils entendent un penseur de la même famille proclamer que la religion de la patrie, à l'heure présente, est une religion aussi vieille que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie.
Ici, je ne veux pas entrer dans la discussion, à propos des conversations rapportées dans le dernier volume, que du reste M. Renan déclare n'avoir pas plus lu que les autres, mais j'affirme sur l'honneur,—et les gens qui me connaissent, pourraient attester qu'ils ne m'ont jamais entendu mentir,—j'affirme que les conversations données par moi dans les quatre volumes, sont, pour ainsi dire, des sténographies, reproduisant non seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions, et j'ai la foi, que tout lecteur désintéressé et clairvoyant, en me lisant, reconnaîtra que mon désir, mon ambition a été de faire vrais, les hommes que je portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur prêter des paroles qu'ils n'auraient pas dites.
M. Renan me traite de «monsieur indiscret». J'accepte le reproche et je n'en ai nulle honte,—d'autant plus que mes indiscrétions ne sont pas des divulgations de la vie privée, mais tout bonnement, des divulgations de la pensée et des idées de mes contemporains;—des documents pour l'histoire intellectuelle du siècle. Oui, je le répète, je n'en ai nulle honte, car depuis que le monde existe, les mémoires un peu intéressants n'ont été faits que par des indiscrets, et tout mon crime est d'être encore vivant, au bout de vingt ans qu'ils ont été écrits—ce dont humainement je ne puis avoir de remords.
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Jeudi 30 octobre.—Lefebvre de Behaine vient déjeuner, et me remercie d'avoir accepté d'être le témoin du mariage de son fils.