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Jeudi 12 février.—À cinq heures et demie, les Montégut et Nicolle viennent me chercher dans le landau officiel des noces, et me mènent avenue Victor-Hugo.
Le cortège est organisé. On monte en voiture. Malgré une petite pluie fine, une population grouillante autour de la mairie de Passy, comme un jour d'émeute… C'est effrayant le monde dans la salle, c'est tout le monde politique, tout le monde littéraire, tout le monde élégant, enfin tous les mondes de Paris. Un moment de houle dans cette foule pressée, tassée, devant un bouquet monstre aux rubans tricolores, qu'une députation pénétrant de force dans la salle, veut porter à la mariée. Mais ce n'est qu'une minute de tumulte. Bientôt tout se tait, tout s'apaise et commence la cérémonie du mariage civil, suivi d'un discours de Marmottan.
Après Marmottan, Jules Simon adresse à la mariée une allocution charmante, la vraie allocution d'un mariage civil.
Le défilé, un défilé d'une heure.
Enfin sur le coup de huit heures, les gens qui dînent chez les Lockroy sont de retour, avenue Victor-Hugo. Et là, est revenu avec nous le docteur Potain, le second témoin de Léon, qui malgré les sollicitations de tout le monde, se refuse à dîner et s'en va, ayant pour principe, que si une fois il dînait en ville, il serait obligé d'y dîner d'autres fois, et que son travail du soir serait complètement perdu.
Les dîneurs sont Schoelcher, le ménage Jules Simon, les Ernest Daudet, les deux frères Montégut, Nicolle, etc., etc.
Schoelcher, une tête de casse-noisette, non le casse-noisette méchant, mais le bon. Une chaîne d'or qui dépasse son gilet, lui fait demander ce que c'est. Il se défend un moment de le dire, se plaignant d'avoir un gilet qui l'a laissée à découvert, puis il avoue que c'est une chaîne d'or, au bout de laquelle, il y a un médaillon contenant des cheveux de son père, et je l'entends à la fin du dîner discuter avec Daudet, et soutenir que l'homme de maintenant vaut mieux que l'homme d'il y a deux cents ans.
Sur le coup de onze heures, on s'embrasse et on se quitte, et Montégut et Nicolle me font la conduite, Nicolle, un garçon du plus grand talent, mais incontestablement le plus grand bavard scientifique, que je connaisse, me parlant dans le roulement de la voiture, sans relâche et sans miséricorde, de l'adaptation de l'œil de l'aigle et de l'œil du sauvage pour la vision des grands espaces, et de la myopie produite par la civilisation, me parlant des microbes du tétanos qu'on trouve en quantité dans la terre des Hébrides, où les sauvages n'ont qu'à enfoncer leurs flèches pour qu'elles soient empoisonnées, me parlant de je ne sais quoi encore, quand la voiture s'est arrêtée devant ma porte.
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