Mardi 17 février.—J'ai envoyé ce matin ma préface à Magnard, en réponse à Renan, et j'attends sa réponse pour savoir, si elle passera dans le Figaro. Et je ne suis en train de rien faire, et ayant besoin d'être absent de chez moi, et un peu de moi-même, je m'en vais au Musée du Louvre, remiser mon esprit dans du vieux passé.

Ah! cette vieille Grèce vert-de-grisée! Ah! ces miroirs de Corinthe! Ah! toutes ces choses de la vie usuelle, rongées par la rouille des siècles, et où survit et se détache dans un fragment de métal pourri, la fière ronde bosse et le puissant relief d'un corps de femme emporté sur la croupe d'un animal, galopant dans l'espace… De la Grèce, et sa sculpture dans la tête, en ma promenade hallucinée, presque aussitôt tomber sur les portraits à la mine de plomb de M. Ingres, sur ces crayonnages, peinés, pinochés d'un pauvre dessinateur, qui expose dans un cadre, rue de la Paix… Alors, fuyant ces choses, se trouver soudainement devant les pylônes du Palais d'Artaxerxès Mnémon, soutenus par ces hiératiques lions rosâtres sur la vétusté pâle des murs, se trouver devant la Frise des archers de la salle du trône de Darius, avec ces troublantes silhouettes de noirs guerriers de profil, aux yeux de face, à la barbe verte!

En rentrant, je trouve la réponse de Magnard qui me dit qu'il accepte, et quoique je l'aie désiré, je me trouve maintenant avoir un peu peur de cette publicité.

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Mercredi 18 février.—C'est bien tout à fait, ce roman de Huysmans de l'Écho de Paris. C'est de la prose qu'on ne trouve pas d'ordinaire au bas d'un journal, et qui vous fait plaisir à lire, au réveil. Oui, c'est de la plantureuse écriture, avec derrière de la pensée outrancière.

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Jeudi 19 février.—Carrière, qui dînait chez Daudet, après dîner, est venu s'asseoir à côté de moi, et dans une longue, vague et diffuse conversation, ressemblant à sa peinture, et avec sa voix étoupée, m'a entretenu longtemps de son mépris pour le chatoyant en peinture, et de ses efforts et de son ambition pour attraper les fugitivités de l'expression d'une figure, de son travail enfin, acharné et sans cesse recommençant, pour tâcher de fixer un peu du moral d'un être sur une toile.

Puis il nous entretient de ses longs mois de captivité à Dresde, et est amusant dans la peinture de ses camarades, qu'il nous représente en leur blouse bleue et leurs sabots, tout semblables à des facteurs ruraux l'été—et cela pendant qu'il gelait à pierre fendre. Il nous renseigne aussi sur la médiocre nourriture qu'on leur donnait dans les premiers temps, qui était de la soupe au millet. Il a dans le récit un comique froid, particulier et assez désarçonnant pour les interrogations ingénues, et comme il déclarait qu'au fond les prisonniers n'avaient pas eu à se plaindre des Allemands, et qu'une dame, qui se trouvait là, lui disait: «—Alors on a été très aimable avec vous?—Oh! Madame, on n'est pas aimable avec 25 000 hommes!»

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Mardi 24 février.—Ce matin, à propos du patriotisme de Renan, je reçois une carte postale signée: «Un patriote français vainqueur à Coulmiers (9 novembre 1870) me disant: «L'article du 15 septembre 1870 de la Revue des Deux Mondes, signé Renan, connu plus tôt, eût, peut-être empêché son élection à l'Académie française, car cet article antifrançais, n'était pas fait pour encourager les soldats de l'armée de la Loire, qui, comme moi l'ont lu à Orléans, avant de marcher à l'ennemi.»