Exposition de Delacroix aux Beaux-Arts. Je n'ai pas d'estime pour le génie d'Ingres, mais je l'avoue je n'en ai guère plus pour le génie de Delacroix.

On veut que Delacroix soit un coloriste, je le veux bien, mais alors c'est le coloriste le plus inharmonique qui soit. Il a des rouges de cire à cacheter de papetiers en faillite, des bleus à la dureté du bleu de Prusse, des jaunes et des violets pareils aux jaunes et aux violets des vieilles fayences de l'Europe, et ces éclairages de parties de nu avec des hachures de blanc pur, sont, je l'ai déjà dit, tout ce qu'il y a de plus insupportable, de plus cruel pour l'œil.

Quant au mouvement de ses figures, je ne le trouve jamais naturel, il est épileptique, toujours théâtral, pis que cela: caricatural! et ces figures ont tout à fait la gesticulation des cabotins ridicules, dans les lithographies de Gavarni.

Je ne lui reconnais absolument qu'une qualité, c'est le grouillement d'une foule, comme dans le «Massacre de Liège», comme dans le «Boissy d'Anglas», et où l'exagération de la mimique de chacun, disparaît dans le mouvement général de tous.

Au fond, un vrai peintre n'est jamais, dans ses tableaux, un illustrateur de littérature. Il peint les choses lui tombant sous la vue, des hommes, des femmes, des paysages, des étoffes, que sais-je, mais, il va très peu chercher les motifs de sa palette dans les bouquins. Un peintre littéraire—on pourrait formuler cet axiome—est toujours un peintre incomplet—et cela depuis Delaroche jusqu'à Eugène Delacroix.

Enfin aujourd'hui, le grand peintre m'apparaît, comme un Beaulieu, comme ce romantique cocasse du pinceau.

Daudet, parlant, ce soir, du bien-être de la vie de son fils aîné, que celui-ci trouve tout naturel, raconte qu'il était passé avec lui dans la journée, devant la fontaine du Luxembourg, et que la fontaine lui avait rappelé, aujourd'hui, ce souvenir.

Un jour de l'année de ses dix-sept ans, un jour d'hiver où il n'avait pu payer sa chambre, et où on lui avait refusé sa clef, il fut contraint de se promener toute la nuit, pour qu'on ne le ramassât pas, et le matin, en face de cette fontaine, quand il était mort de fatigue et de froid, il eut la chance de rencontrer un ami qui lui donna la clef de sa chambre, et le bonheur inappréciable de se fourrer dans un lit encore chaud.

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Samedi 14 mars.—La reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL, de cette pauvre et innocente pièce, sans grande audace, sauf dans le premier acte, a fait revivre dans la presse, les haines que mon frère et moi avions fait naître, au plus beau temps de notre littérature bataillante. Un journal disait, ces jours-ci, en parlant de la pièce: «Les honnêtes gens écoutaient muets, consternés!» Hier le Journal illustré, je crois, et qui par parenthèse donne nos portraits, imprimait: «Si ce théâtre devait réussir, il faudrait détruire le théâtre.» Pourquoi, mon Dieu! Vraiment, il y a une imbécillité dans l'exaspération de ces gens, tout à fait incompréhensible.