Mardi 5 mai.—Première représentation de l'ARLÉSIENNE. Public froid, glacé. Les battements d'éventails de Mme Daudet, prennent quelque chose du froissement colère d'ailes d'oiseaux, qui se battent. Persistance de la froideur de la salle, prête à devenir ricanante pour la pièce, et qui applaudit à tout rompre la musique. Tout à coup, Mme Daudet qui est plaquée dans un affaissement douloureux contre la paroi de la baignoire, s'écrie dans un ressaut violent: «Je vais me coucher, ça me fait trop mal d'être ici!» Mais Dieu merci, voilà qu'au troisième acte, la pièce se relève, et que la qualité de la pièce et le jeu de Tessandier, font éclater les applaudissements dans les derniers tableaux.

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Mercredi 6 mai.—Dîner d'HENRIETTE MARÉCHAL, avec les ménages Daudet, Zola, Charpentier, Frantz Jourdain, et Huysmans, et Céard, et Geffroy. Nous dînons dans cette salle, où du temps du vieux Magny, je dînais avec Gautier, Sainte-Beuve, Gavarni, cette salle où il a été dit des choses si éloquentes, si originales. Zola se livre à une sortie contre les hommes politiques, qu'il déclare nos ennemis, et je pense absolument comme lui.

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Mardi 12 mai.—Dîner chez Daudet, avec Barbey d'Aurevilly, que je vois, pour la première fois, familièrement. Il est vêtu d'une redingote à jupe, qui lui fait des hanches, comme s'il avait une crinoline, et porte un pantalon de laine blanche, qui semble un caleçon de molleton à sous-pieds. Sous ce costume ridicule, un monsieur, aux excellentes manières, à la parole flûtée d'un homme qui a l'habitude de parler aux femmes, et dont le manque de dents rappelle, parfois, l'intonation gutturale, mais en mineure, de Frédérick-Lemaître.

Il parle de la BAGUE D'ANNIBAL, qu'il appelle son premier vagissement, et dit, avec une nuance d'ironie, qu'il a paru sous les auspices de Montépin, que c'est à Montépin, qu'il a dû de trouver son premier éditeur: «Oui, Cadot, le célèbre Cadot, que Montépin m'a annoncé vouloir m'éditer dans cette phrase: «Il vous prendra mais ne vous payera pas.» Puis il saute aux DIABOLIQUES, prétendant que la poursuite a eu lieu à l'instigation de la duchesse de Mac-Mahon, de son petit cercle dévot, d'une de ses jeunes amies, dont il avait éreinté un livre.

Il mange excessivement peu, boit pas mal de vin, et au café, en tendant sa tasse à moitié vidée, à Daudet, qui tient le carafon de cognac, jette: «Vous savez, remplissez-moi ma tasse, tout comme la tasse d'un curé bas-breton!»

Il nous entretient alors de son peu de besoin de sommeil, de son plaisir à veiller, qui lui permet de travailler, et le délivre de rêves affreux, de rêves atroces… «De rêves d'alcoolisé,» lance Daudet en riant. «Oh! riposte Barbey, je ne bois qu'avec des amis.» Et Daudet et Barbey se remémorent des beuveries de Champagne, en plein jour, en pleine rue, dans l'étonnement des passants.

Je lui demande ce qu'il fait dans le moment, il me répond qu'il écrit un roman, et un TRAITÉ DE LA PRINCESSE, un livre donnant à la femme le moyen de garder ses captifs, un livre qui serait un traité de machiavélisme amoureux, à l'usage de la femme.

Il n'est pas, ou il n'est plus, le causeur éblouissant, que m'avait annoncé Saint-Victor; mais, outre qu'on sent chez lui, un profond mépris pour tout homme qui n'est pas un pur et délicat lettré, il émet à tous moments des mots, fins, intelligents, colorés, et il a aussi des sous-entendus, qui amènent de suite, entre nos deux esprits, une espèce d'entente franc-maçonnique.