Vendredi 24 juillet.—La perfection de l'art, c'est le dosage dans une proportion juste du réel et de l'imaginé. Au commencement de ma carrière littéraire j'avais une prédilection pour l'imaginé. Plus tard je suis devenu amoureux exclusif de la réalité et du d'après nature. Maintenant je demeure fidèle à la réalité, mais en la présentant quelquefois, sous une certaine projection de jour, qui la modifie, la poétise, la teinte de fantastique.
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Lundi 27 juillet.—Départ pour passer quinze jours à Champrosay, chez les Daudet.
La maison de Daudet, ou plutôt de M. Allard, son beau-père, une grande maison blanche sans caractère, à laquelle sont accolés un tas de petits communs, de réserves, d'appentis de guingois, mis de niveau par deux ou trois marches d'escaliers montants ou descendants; une maison combinée pour loger trois ou quatre ménages, avec des potées d'enfants. Derrière ces bâtiments, un grand jardin ou plutôt un parc minuscule, dont l'entrée élevée de quatre marches, et s'ouvrant au-dessus d'un parterre, entre une ligne de grands arbres, joue si bien une baie de théâtre, que Daudet, avant de tomber malade, avait eu l'intention d'y jouer une espèce de farce italienne de son invention.
En haut de la maison, le cabinet de Daudet, une toute petite pièce, avec une chaise de paille, devant une petite table, aux pieds comme des échasses, et sur laquelle le myope travaille à son aise. Daudet me parle de ses heureuses soirées, là dedans, avec sa femme, après des journées de travail et de courses désordonnées dans la forêt de Senart. Longtemps, et avec amour, il m'entretient des sereines soirées conjugales, passées dans cette petite pièce qui a une bonne et grande cheminée, de ces heures après le dîner, où sa femme reprisait les bas de Léon, et où il inventait des contes pour l'enfant tenu sur ses genoux,—puis l'enfant couché, et les travaux de couture abandonnés, le mari et la femme faisaient sur un piano, qui tenait tout l'angle de la chambrette, faisaient de la musique jusqu'au milieu de la nuit.
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Vendredi 31 juillet.—Nous allons chercher Koning et Belot, qui viennent s'entretenir avec Daudet, de la pièce que Belot tire de son roman de SAPHO, pour le théâtre du Gymnase… Ici une parenthèse, Daudet ayant fait le roman, ayant fait le scénario, et comprenant qu'il devait à peu près faire la pièce, lui avait écrit que dans ces conditions, et maintenant qu'il avait une notoriété qui lui permettait de se passer de lui, il trouvait exagéré qu'il touchât la moitié des droits, et qu'il devrait se contenter d'un tiers. Sur cette prétention parfaitement justifiée, Belot dans un mouvement d'irritation, avait dicté à son secrétaire une lettre dans laquelle il l'accusait de vouloir exploiter sa maladie: lettre un peu blessante, mais que Daudet avait incomplètement lue, quand il l'avait invité à dîner.
On cause en landau des décors, et l'on monte les chercher, les établir, pendant une heure qui précède le dîner.
Le dîner est sonné, et nous voilà tous à table: Belot assez gêné, Koning parlant de son amour pour les plats simples, pour les plats bourgeois.
Après dîner l'on recause de la pièce, et comme Mme Daudet est un peu effrayée de quatre actes, ayant pour décors des campagnes, Koning dit, en riant: «Le plein air purifiera la corruption du livre!» Et il ajoute que Hading, sa femme, s'inquiète, si on peut vraiment tirer une pièce possible du roman, et qu'elle vient encore de lui écrire à ce sujet.»