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Mercredi 30 septembre.—Lamanon. Encore une ville abandonnée sur une cime rocheuse, une ville que l'on croit avoir été creusée dans la pierre, par des hommes venus après les hommes des cavernes, et dont les logis, ou plutôt les anfractuosités dans la roche, auraient été habitées plus tard, par les populations du pays, en fuite devant l'invasion des Sarrasins. Des antres de bêtes, où l'on remarque des ébauches d'escaliers frustes, et des rigoles barbarement entaillées le long du contournement des rochers, et qui amenaient l'eau de la pluie dans des citernes.
Pour arriver à cette cité mystérieuse, et qui n'a pas d'histoire, une montée à travers des pins centenaires, à travers des quartiers de rochers, dans un paysage si fort aromatisé par les plantes odorantes de toutes sortes, qu'il entête.
Pour les Baux, pour Lamanon, pour ces endroits que j'appellerai de leur vrai nom, du nom de paysages historiques, et que dégrade et modifie, chaque jour, l'action meurtrière de la nature, ou la recherche de la pierre de construction par l'homme, comment ne s'est-il pas trouvé un préfet, un administrateur intelligent, qui ait songé à les faire reproduire dans une série de grandes photographies, et en faire un musée dans le chef-lieu du département? Car enfin ces paysages historiques sont tout aussi intéressants que ce qu'on appelle un monument historique: une église, un château, une maison.
En ce temps de choléra, Daudet qui n'a pas l'estomac, en meilleur état que moi, ne peut résister à un oignon, une tranche de pastèque, un morceau de tourte d'anchois, à n'importe quelle mangeaille de son Midi. L'amusant c'est qu'il combat ces petits excès de gueule avec quelques gouttes de laudanum tirées d'une petite fiole, qu'il porte toujours sur lui, et qui vient de jeter l'effroi dans le buffet d'une gare, où l'on nous a pris pour un convoi de cholériques. Et, ma foi, je me suis mis à son régime, et maintenant si nous prenons, par hasard, une absinthe, nous la prenons au laudanum.
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Vendredi 2 octobre.—… Visite au château des papes, à la nuit tombante. Exploration au pas accéléré, de l'immensité mystérieuse et limbique du palais, par des ténèbres, où il y a encore un peu de l'évanouissement jaune du soleil.
Des cours profondes comme des puits, des corridors interminables, des escaliers dont on ne peut compter les marches, puis soudain, des peintures ingénues et barbares, imparfaitement entrevues en un angle de plafond, soudain encore, un trou de lumière: une fenêtre avec son banc de pierre s'ouvrant au-dessus d'une ville de clochers roses sur un ciel mauve—et dans la trouble rêverie de votre esprit entre ces murs, revenant le souvenir du massacre, de la sanguinaire tuerie de 93.
Et au passé ecclésiastique, le présent se mêlant avec la clameur des appels militaires, montant des cours, comme un bruit de mer, avec ces soldats-fantômes, dans leur entoilement gris, dégringolant les escaliers, ou couchés sur les lits de camp, en des poses, comme en ont les Étrusques sur les pierres de leurs tombes. Et toujours, au milieu de l'obscurité qui se fait plus dense, une marche courante et essoufflée, à travers des salles coupées à demi-hauteur, à travers des morceaux de bâtisse défigurés, à travers des architectures incomplètes qu'on ne comprend plus, à travers de la pierre, dont la construction est devenue énigmatique, à travers un chaos de pièces et d'appartements, à travers d'étroits passages, qui dans l'ombre de leurs extrémités paraissent se resserrer, ainsi que dans un rêve—oui, un rêve, c'est bien le mot pour caractériser cette promenade par le crépuscule, et un rêve, où il y aurait un rien de cauchemar.
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