Dimanche 4 octobre.—Arles. Les Arènes, un petit Colisée, où le noir des foules modernes, fait si bien, par place, sur l'orangé et le gris de la pierre effritée, et là dedans, çà et là, la luminosité douce d'une Arlésienne dans son costume: une merveille d'arrangement et d'harmonie.

Voyez-les, ces filles d'Arles, au teint de rose-thé, coiffées de cet enroulement d'un ruban noir, au fond de tulle grand comme une fleur, et cette coiffure de rien, posée au haut de la tête, sur des cheveux aux bandeaux, comme soufflés et légèrement ondulants, et qu'on dirait prêts à se dénouer sur les tempes. Voyez-les, ces filles d'Arles, aux longs regards, avec leur corsage bombé de gaze blanche, qu'enserre dans quatre plis de chaque côté, un petit châle noir d'enfant, et avec leur jupe tombant droit devant, comme la soutane d'un prêtre, et derrière, en faisant le gros tuyautage d'un jupon de paysanne: un costume tout noir et blanc, et où le blanc tient du nuage,—enfin un costume qui a quelque chose de monastique et d'aphrodisiaque, et qui fait ressembler ces femmes à des nonnains d'amour.

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Mardi 6 octobre.—Il a vraiment une énergie de tous les diables, ce Daudet! Il a travaillé toute la matinée à SAPHO, en dépit des douleurs les plus cruelles, et ce soir, il passe toute la soirée, à se promener, sans pouvoir s'asseoir, d'un bout à l'autre de la galerie, appuyé sur le bras du fils de la maison, avec, de temps en temps, des fléchissements dans une jambe, comme si tout à coup une balle la lui cassait.

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Jeudi 8 octobre.—Au fond, ce Midi, avec ses maisons aux volets fermés, avec ses chambres et ses salles où on fait la nuit, pour se défendre des mouches, avec ses intérieurs qui ont je ne sais quoi de claustral, et avec ses interminables cyprès des chemins et des routes, est triste et apporte souvent des idées de mort. Et quand le soleil ne luit pas, et qu'en l'absence du soleil, le mistral souffle sur vos nerfs, oh alors!…

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Samedi 10 octobre.—D'aimables gens, les hôtes de Saint-Estève. Le vieux Parrocel, ce descendant d'une lignée de quatorze peintres, cet ex-cuisinier, héritier d'un marquisat, ce peintre, ce poète, ce musicien, cet historien d'art, ce maître d'hôtel enfin, qui n'a pu tout à fait quitter son métier, et qui l'exerce, encore gratis, en son petit château de pierre blanche, au profit des célébrités littéraires et politiques.

Coiffé d'un casque de toile blanche, comme en portent les officiers de l'Inde, avec ses longs cheveux, sa longue barbe, la fièvre de ses regards, il a quelque chose d'un ascète et d'un prophète de l'Extrême Orient. Et, par moments, il vient à sa parole passionnée, une étrange exaltation, qui tout à coup s'étrangle dans de l'émotion, quand il parle de son rêve, et du relèvement, et de la glorification du nom des Parrocel: rêve qui le tient souvent éveillé la nuit, le fait parler tout haut, «invoquant, ainsi qu'il le dit, son créateur».

Mme Parrocel montre les jolis restes d'une gracieuse, d'une éblouissante blonde, dont l'affectueuse parole est comme le murmure d'une prière.