Hébrard blague toujours spirituellement. Il conte les choses les plus stupéfiantes sur les élections de son pays, parlant d'un maire de la montagne, qui fait d'avance son travail de recensement des votes, et qui est venu s'excuser auprès de lui, d'avoir donné neuf voix à M***, qui est de la localité, par cette phrase: «Ça ne vous contrarie pas?»
Paul Bert, le ministre de l'instruction publique, dans l'anxieuse inquiétude qu'il a de l'avenir de la République, avoue que dans le moment, il n'a plus sa tête pour son travail.
Ribot crie qu'il est le plus heureux des hommes, qu'il est dans la lune de miel du repos, qu'il n'a jamais eu l'esprit si tranquille; cependant il avoue qu'il ne sait pas si plus tard…
Renan, revenu des bains de mer, boursouflé d'une graisse anémique, cause de son prêtre de Nemi, vantant l'avantage du dialogue, qui permet un tas d'interprétations autour des choses qui préoccupent sa pensée.
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Jeudi 5 novembre.—Ce soir, j'étais allé voir, avec le ménage Daudet, l'ARLÉSIENNE, jouée par Rousseil. Nous occupions une loge de face. Cette loge m'a rappelé une anecdote de ma jeunesse. Nous étions, il y a bien des années, mon frère et moi, dans cette loge avec une maîtresse. Cette maîtresse avait, ce jour-là, des bottines trop étroites, et elle en avait une dans sa main, qu'elle tenait appuyée sur le rebord de la loge. Un peu au-dessous de ce rebord, il y avait le beau crâne d'un vieillard, assis au balcon. Et voici ce qui arriva: dans un moment, où la charmante fille était toute à la pièce, presque en dehors de la loge, elle posait distraitement sa bottine sur le crâne du vieux monsieur… Nous fûmes obligés de quitter l'Odéon, sans la bottine.
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Vendredi 13 novembre.—Dîner des Spartiates.
Ziem, qui est mon voisin de table, me raconte qu'il a commencé ses Mémoires, mais qu'il les a laissés, ne se sentant pas outillé pour écrire. Il a toutefois le dessein de faire un catalogue de son œuvre, un catalogue étudié, raisonné!… Là-dessus je lui dis qu'il aurait à faire le plus beau et le plus intéressant livre du monde, un livre qui n'a été fait par aucun peintre des temps anciens et modernes: un catalogue, où il raconterait la genèse et l'histoire de ses tableaux, et ce qu'il y a de sa vie intime et psychique mêlé à chacune de ses compositions. Mais que je suis bête, il n'y a qu'un homme de lettres, et un lettré sachant faire au mieux un livre, qui pourrait fabriquer ce bouquin-là.
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