La soupe servie chez Mme Sichel, le docteur Martin tombe dîner. Le délicat repas l'amène à parler du temps, où, avant d'être médecin, il était directeur d'une exploitation de soufre, aux environs de Naples, dans une localité, où il se nourrissait absolument de soupe aux choux et de salade de pommes de terre. Il arrivait cependant des jours, où il lui venait l'idée de faire un dîner, comme dans un restaurant de Paris. Or, il se trouvait, que la contrée était pleine de bécasses, et qu'on lui vendait, en le volant beaucoup, 50 centimes. Et achetant toutes celles qu'on lui apportait, il finissait par en avoir une quarantaine, qu'il surveillait, et qu'il mettait à la broche, lorsqu'une plume se détachait du cou. Et ma foi, il avait construit de ses mains une rôtissoire en fer-blanc, et faisait rôtir la bécasse devant un feu de bois clair et flambant, ayant l'art de la faire couler dans le canapé, et soutenant qu'il n'y avait pas dans le monde, un rôtisseur de bécasses comme lui. La découverte des bécasses l'avait amené bientôt à la trouvaille, dans un petit lac voisin, d'écrevisses que personne ne mangeait, et il fallait l'entendre décrire les merveilleux courts-bouillons qu'il fabriquait.
Ce très aimable docteur Martin, est vraiment un délicat. Je l'ai entendu parler femmes, bouquins, cuisine; et la manière dont il en parle, ne peut laisser aucun doute sur cette qualité distinguée de l'homme.
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Jeudi 5 avril.—À la fin de la soirée, l'on causait de la précipitation des choses, des événements, des succès, de l'accélération de tout au monde, et l'on se demandait, si ce n'étaient pas les caractères des fins de siècle, si, il n'y avait à ces époques limitées par des calculs humains, une accumulation, un trop-plein d'incidents, voulant déborder, pour débarrasser le siècle qui va venir. Et l'on faisait un retour sur la fin du siècle dernier avec la Révolution, sur la fin du XVIIe siècle avec les guerres de Louis XIV, sur la fin du XVIe siècle avec la Ligue.
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Vendredi 6 avril.—Le jeune Rothenstein qui fait un croquis de ma tête pour le livre: EDMOND AND JULES DE GONCOURT (with Letters and Leaves from their Journals), que va publier à Londres l'éditeur Heinemann, me parlait d'un phalanstère momentané, établi entre Rosetti, Whistler, Swinburne, phalanstère tout rempli, du matin au soir, de disputes, de chamaillades, d'engueulements, et dans lequel on voyait vaguer Swinburne, le plus souvent ivre et tout nu, à la grande indignation de Rosetti.
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Samedi 7 avril.—L'hiver dernier, sur un catalogue à prix marqués, j'achetai un peu à l'aveuglette, sans trop savoir ce qu'il y avait dedans, un livre ayant pour titre: «LA MAISON RÉGLÉE ET L'ART DE DIRIGER LA MAISON d'un grand Seigneur, et le Devoir de tous les officiers et autres domestiques en général. AVEC LA VÉRITABLE MÉTHODE de faire toutes sortes d'eaux et de liqueurs, fortes, raffraichissantes, à la mode d'Italie. À Paris, chez Nicolas Le Gras, au Palais, dans la Grand'Salle, au troisième pilier à l'L couronné. MDCC.»
Et quand j'eus parcouru le petit volume, qui donne exactement le «Prix de la vie à Paris, en 1700», ce fut un étonnement pour moi, qu'il n'eût été déjà consulté et cité par un historien des mœurs françaises.
La MAISON RÉGLÉE est tout bonnement le livre d'un maître d'hôtel; mais d'un maître d'hôtel qui n'est pas le premier venu.