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Mercredi 6 juin.—Ce matin, Francis Poictevin vient me lire des fragments de son nouveau livre. Il entre, disant dans un emportement colère, que la communion chrétienne est une idolâtrie de sauvage, que la manducation et la digestion du Bon Dieu, c'est d'une matérialité dégoûtante, que les Persans avaient une communion autrement spiritualiste, une communion sous la forme de l'essence d'asclepia, une fleur blanche aux corolles roses; et que lui ne comprend la communion qu'au moyen d'une rose: un baiser, une simple osculation avec cette fleur, dont le rose, dit-il, représente l'amour, et le blanc, l'innocence.
Là-dessus, le voilà qui me lit dans un cahier manuscrit, son livre tout plein de Dieu, dans lequel il est devenu un métaphysicien, disant des choses plus élevées, que dans ses autres livres, et où il cite cette originale phrase de l'Allemand Bohme: «La matière est comme le portrait d'une personne absente.»
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Vendredi 8 juin.—Seconde pose pour un médaillon, qu'exécute d'après moi, Alexandre Charpentier.
Une curieuse innovation de l'artiste, et dont je crois qu'il n'y a pas d'exemple, chez les sculpteurs anciens et modernes. Son esquisse en terre, après son premier travail, il la moule, et établit son médaillon fini, sur une suite d'épreuves semblables à des états d'eaux-fortes, et quelquefois, il va à six moulages. Il s'est même amusé, une année, à faire, tous les cinq ou six jours, une esquisse de son petit garçon, et à le mouler. À l'heure présente, il a exécuté un nombre infini de médaillons, et une série de presque tous les auteurs, et acteurs, et actrices du Théâtre-Libre.
Comme je l'interroge sur ses débuts, il me dit bravement qu'il est le fils de pauvres. Il a voulu se faire sculpteur, ayant alors la conception d'un sculpteur, comme d'un homme monté sur un échafaudage, frappant sur un ciseau avec un maillet. Sur le refus de son père de lui laisser prendre cette carrière, il abandonna la maison paternelle, et subsista on ne peut savoir comment, pendant des années de misère, où il coucha sous les ponts, en compagnie de Forain, qu'il avait rencontré dans son existence vagabonde; une existence non de bohèmes, dit-il, mais de camelots.
Forain faisait alors de la sculpture, et l'entraîna à l'École des Beaux-Arts, je crois, dans l'atelier de Cavelier. Mais là, pétrir de la glaise ne lui semblait pas, avec les idées de son enfance, l'œuvre d'un vrai sculpteur, d'un sculpteur frappant, à tour de bras, sur de la matière dure; et il entrait dans un atelier de médailliste, où se creusaient des coins, où l'on incisait le métal: vivant alors de travaux commencés pour des camarades, de bronzes de poignées de commodes, pour un réparateur de vieux meubles, et venant à l'atelier d'une manière intermittente, et travaillant sans goût. «Car, s'écrie-t-il, en levant la tête de sa terre, il n'y a que sept ou huit ans, que l'amour du travail m'est venu… et seulement, quand j'ai été encouragé par des gens, dont j'estimais au plus haut degré le talent… quand j'ai été encouragé par Rodin.»
Et maintenant, c'est un rude et acharné travailleur, s'appliquant, dans les loisirs que lui laissent ses médaillons, à faire de l'objet de la vie usuelle, un objet d'art, ayant à l'exposition du Champ-de-Mars, de cette année, des corbeilles à miettes, des brosses, des bougeoirs, des jetons, des cartons pour estampes, des couvertures gaufrées de catalogues, des programmes du Théâtre-Libre. Et aujourd'hui, il est en train d'exécuter, pour l'année prochaine, un piano à queue en mosaïque, et une grande fontaine en étain.
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