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Jeudi 14 juin.—Enfin voilà près de vingt jours que je n'ai eu une crise… Ah, c'est bon cette trêve! Car à la crise de tous les commencements de semaine, qui me permettait de ressusciter le vendredi, et de vivre le samedi et le dimanche, avait succédé la période de deux crises par semaine, qui amenait chez moi une faiblesse, au delà de ce qu'on peut imaginer.
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Vendredi 15 juin.—Jeanniot m'apporte une suite d'études, pour son illustration de la FILLE ÉLISA, où il y a des croquis merveilleux du Bordelier de la maison de Bourlemont, des filles de la province, bien différentes des filles de l'École-Militaire, du troupier ingénu, amoureux d'Élisa. Quel malheur, que ces croquis soient condamnés par l'éditeur, à des réductions minuscules, qui vont tuer la vérité naturiste de ces dessins, faits avec une conscience, qu'on rencontre bien rarement chez l'illustrateur d'un livre de maintenant.
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Mardi 19 juin.—L'exposition de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de Tissot, cette monographie réaliste de Jésus, composée de 350 peintures et dessins, dont 270 sont exposés cette année, et le restant sera exposé l'année suivante.
Un public nombreux très enthousiaste, où se trouve mêlé au public élégant des expositions, une foule d'étrangers, et un certain nombre de prêtres.
Tout d'abord des dessins à la plume de la Vallée de Josaphat, du Jardin des Oliviers, du Pont de Cédron, du Chemin de Getsémani, trop microscopiques, trop petiots de forme et de facture. Mais il faut le dire, il y a des reconstitutions de Jérusalem, lavées de couleurs, qui ont un peu du caractère des grandes cités ninivites, peintes par le peintre anglais Martins.
Quant aux dessins à la plume, représentant des types juifs, Tissot nous les montre portraiturés dans la vérité du type juif autochtone, et donnant très exactement ces grands nez courbes, ces sourcils broussailleux, ces barbes en éventail, ces regards précautionneux soulevant de lourdes paupières, et les pensées calculatrices, et les jovialités mauvaises, et la perfide cautèle, sous la bouffissure de graisse de ces faces.
Maintenant, dans la monographie particulière du Christ, en toutes ces rangées d'aquarelles, à la linéature, en général sèchement découpée dans une coloration un peu froide, nombre de dessins artistement composés, avec d'habiles groupements, comme les Mages en voyage, Jésus parmi les docteurs, etc., etc. Un rude et beau saint Pierre, bien tempétueux dans l'envolée autour de lui de sa tunique, une franche et jeunette figure de saint Jean l'Évangéliste. Une petite merveille du clair-obscur, c'est l'aquarelle de Jésus devant Pilate, intitulée: Premier entretien.—Oui, dans la demi-nuit, que l'Orient aime à faire dans les lieux qu'il habite, pendant la chaleur du jour, la robe blanche de Pilate est seulement éclairée par la grande baie au treillis de fer, et là se devine plutôt que ne se voit, la maigre silhouette du Christ, les mains liées derrière le dos, comme une apparition, dans l'ombre rosâtre d'une tunique, couleur de rose desséchée. Encore une aquarelle de la tonalité la plus distinguée, l'Apparition du Christ sur le lac de Tibériade, cette aquarelle rendant le gris de perle matutineux d'un paysage, avant la montée dans le ciel du soleil.