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Mardi 24 juillet.—Je relis ici, à Champrosay, LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR, un roman resté dans mon souvenir des lectures de ma jeunesse. Tout d'abord, je suis frappé de l'art de la composition, puis bientôt du manque d'intensité des scènes. Ça ne fait rien, le romancier, c'est au fond un grand, un très grand imaginateur.

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Vendredi 27 juillet.—Longue promenade en voiture dans la forêt de Sénart, en tête à tête avec Daudet. Il se montre très tendre, me parle de l'affection de sa femme pour moi, qui serait tout à fait une affection comme pour un membre de sa famille, et me donne l'assurance, qu'en dépit de tout ce qui a été dit, fait, inventé, par les jaloux de notre amitié, cette affection n'a pas été entamée, une minute.

Un moment il me confesse sa sensibilité à propos des attaques de la presse, et m'avoue qu'il n'a pas lu un des derniers articles, dirigé contre lui, et qu'il savait très hostile. Moi, je lui conte mon procédé de neutralisation de l'attaque littéraire: c'est de mettre les articles dans une enveloppe cachetée, et de les lire deux ou trois mois, après leur apparition. À cette date, ils sont comme s'ils n'étaient pas;—leur venin s'est évaporé.

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Mercredi 1er août.—Ce soir Daudet me parlait de son séjour, pendant cinq semaines (la fin de décembre et le mois de janvier) dans le phare des Sanguines, cinq semaines qu'il avait passées, jour et nuit, tout au spectacle de la mer et de la tempête, sans écrire une ligne, et où il n'y avait dans le phare, qu'un vieux Plutarque, se trouvant là par hasard.

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Jeudi 2 août.—Le musicien Pugno qui dîne, ce soir, parle tout à fait éloquemment des petits drames, accidentant la vie des exécutants.

Lui, il déclare avoir, à chaque concert qu'il donne, l'émotion anxieuse, maladive, de son tout premier concert, avec la préoccupation d'empêchements apportés à son exécution—et jusqu'à la dernière note—par les palpitations de son cœur, les contractions nerveuses de son avant-bras, la chaleur de la salle qui peut rendre les touches du piano humides, une raie du parquet, où peut glisser le pied de sa chaise. Et après ces exécutions, la dépense de l'émotion a été telle chez lui, qu'il est pris de crampes d'estomac atroces.