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Jeudi 29 novembre.—Exposition d'Ibels à la Bodinière. J'étais en train d'écrire une note, quand je suis abordé par Ibels, qui me demande, si je connais le mime Martinetti, et quand je lui ai répondu, que je l'avais vu dans ROBERT MACAIRE: «Eh bien, me dit-il, Martinetti a été très frappé de la silhouette naïve de votre soldat, et il sera heureux de jouer dans une pantomime comme LA FILLE ÉLISA, où il aurait à mimer les amours et la mort d'un troubade.» Et Ibels sollicite près de moi, l'autorisation de faire le texte mimé de cette pantomime, que je lui accorde très volontiers.

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Dimanche 2 décembre.—Ce soir, Loti tombe chez Daudet, il parle de son voyage de quarante-huit jours dans le désert, disant sa joie des levers et des couchers de soleil, dans la pure lumière, sans aucune atténuation par les vapeurs, et cela, dans le plein d'une santé,—c'est son expression,—qu'il doit à «un tempérament de bédouin».

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Lundi 10 décembre.—Sur la Seine à cinq heures. Une eau violacée, sur laquelle filent des bateaux bruns, avec une frange d'écume blanche à l'avant, sous un ciel tout rose, dans lequel s'élèvent d'un côté la Tour Eiffel, de l'autre les minarets du Trocadéro, dans l'azur d'édifices fantastiques de Contes de fées.

Jamais Paris, dans la criée courante des journaux du soir, dans l'enchevêtrement des voitures, dans la rapidité volante des bicycles, dans la ruée affairée des gens, dans le coudoiement brutal des passants, ne m'est apparu si nettement, comme une capitale d'un pays de la Folie, habitée par des agités.

Jamais aussi, le Paris de ma jeunesse, le Paris de mon âge mûr, ne m'a paru aussi miséreux que le Paris, de ce soir. Jamais tant d'œils tendres de femmes, ne m'ont demandé un dîner, jamais tant de voix mourantes d'hommes, ne m'ont demandé un sou.

—Oui, disais-je, ce soir chez Mme…, ces nouvelles lumières du gaz, du pétrole, de l'électricité, ces lumières crûment blanches et sèchement découpantes, quelles cruelles lumières auprès de la douce et laiteuse lueur des bougies. Et comme le XVIIIe siècle a bien compris l'éclairage de nuit, mettant en douce valeur la peau de la femme, en la baignant d'une lueur assoupie et diffuse de veilleuse, dans l'enfermement de tapisseries crème, où la lumière est bue par la laine des claires tentures.

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