Mardi 11 décembre.—Dans un salon, ce qui donne de la vie, de la chaleur à une société, à défaut d'affections de cœur entre les gens, ce sont les affections cérébrales, nouées entre les communiants d'une même pensée, d'une même élaboration intellectuelle. Alors ce ne sont plus les froids bonjours, et les froids bonsoirs, et les froides poignées de main d'individus disparates qui se réunissent hebdomadairement, sans qu'il y ait jamais chez eux une réunion et une embrassade des idées.
* * * * *
Jeudi 13 décembre.—Vraiment ils sont bien curieux dans la vie littéraire, les hauts et les bas du moral, et où le matin, c'est un découragement complet, et où le soir, c'est un bienheureux relèvement, produit par un petit fait comme celui-ci. Daudet m'appelle près de lui à sa sortie de table, et m'apprend, que ce matin, sont venus chez lui, Geffroy, Hennique, Lecomte, Carrière, Raffaëlli, lui annonçant qu'ils voulaient me donner un banquet; et lui ont demandé de se mettre à la tête du banquet, et il a accepté, avec l'idée de faire de ce repas, une manifestation plus large que celle de la réunion du Grenier, ainsi que Frantz Jourdain et Roger Marx en avaient eu l'idée.
* * * * *
Vendredi 14 décembre.—Aux curieux d'art et de littérature, qui dans le XXe siècle, s'intéresseront à la mémoire des deux frères, je voudrais laisser un inventaire littéraire de mon Grenier, destiné à disparaître après ma mort; je voudrais leur faire revoir dans un croquis écrit, ce microcosme de choses de goût, d'objets d'élection, de jolités rarissimes, triés dans le dessus du panier de la curiosité.
Des trois chambrettes du haut de la maison, dans l'une desquelles est mort mon frère, il a été fait deux pièces, dont la moins spacieuse ouvre sur la grande, par une baie qui lui donne l'aspect d'un petit théâtre, dont la toile serait relevée.
De l'andrinople rouge au plafond, de l'andrinople rouge aux murs, et autour des portes, des fenêtres, des corps de bibliothèque peints en noir, et sur le parquet, un tapis ponceau, semé de dessins bleus, ressemblant au caractère de l'écriture turque. Comme meubles, des ganaches, des chauffeuses, des divans recouverts de tapis d'Orient, aux tons cramoisis, aux tons violacés, aux tons jaune de soufre, miroitants, chatoyants, et au milieu desquels est une double chaise-balançoire, dont, le repos remuant, berce les châteaux en Espagne des songeries creuses.
Dans la petite pièce, le rouge des murs, est rompu par une ceinture japonaise du XVIIe siècle, une ceinture, où des hirondelles volent à travers des glycines blanches; le rouge du plafond, est rompu par un foukousa, aux armes de la famille Tokougawa, (les Mauves) d'où, sur le fond d'un gris mauve, la blancheur d'une grue se détache au-dessus d'une gerbe d'or.
Sur l'armoire remplie de livres, prenant tout le fond de la pièce, se trouvent pendus quatre kakémonos.
Le premier kakémono, d'O Kio représente des petits chiens, lippus, mafflus, rhomboïdaux, dont l'un dort, la tête posée sur le dos de l'autre, dessinés d'un pinceau courant dans un lavis d'encre de Chine, mêlé d'un peu de couleur rousse sur les chiens, d'un peu de couleur verdâtre sur une plante herbacée.