Le second kakémono, de Gankou, figure un tigre, mais un de ces tigres un peu fantastiques, comme les imaginent les artistes d'un pays, où il n'y en a pas. Le féroce, dans un déboulement, ventre à terre, du haut d'une colline, pareil au nuage noir d'un orage, est traité avec une furia de travail, dans une noyade d'encre de Chine, qui lui donne une parenté avec les tigres de Delacroix.

Le troisième kakémono, qui est d'un rival de Sosen, de Ounkei, peintre peu connu en Europe, détache du tronc d'un arbre, une singesse et son petit, dont les têtes, comme lavées d'une eau de sanguine sur les fines linéatures, rappellent les dessins aux trois crayons de Watteau.

Un quatrième kakémono, de Korin, dont le fac-similé réduit, a paru dans LE JAPON de Bing, fait jaillir sur la pâleur fauve du fond, comme un éventail de lames vertes, des iris blancs et bleus, enlevés avec une crânerie de pinceau, qu'on ne trouve dans aucune fleur d'Europe: de l'aquarelle qui a l'aspect solide et plâtreux d'une peinture à fresque.

Là, se trouvent encore deux kakémonos, l'un de Kano Soken, l'artiste révolutionnaire qui a abandonné l'école de Kano, la peinture sévère des philosophes, des ascètes, pour peindre des courtisanes, et qui nous fait voir une Japonaise, venant d'attacher une pièce de poésie à un cerisier en fleurs. L'autre, non signé, un dessin influencé par l'art chinois, une étude d'une princesse dans son intérieur, et que Hayashi attribue à Yukinobou.

Quelques bibelots, au sertissement de matières colorées, translucides, en cette fabrication, habituelle à l'article de l'Empire du Lever du Soleil, sont accrochés au mur. C'est un porte-éventail, une longue planchette d'un bois joliment veiné, sur lequel court en relief une plante grimpante, aux feuilles découpées dans de la nacre, de l'écaille, dans une pierre bleuâtre semblable à la turquoise; c'est un rouleau (pour dépêches) de trois pieds de hauteur, sur lequel serpente une tige de coloquinte aux gourdes vertes, et dont le haut et le bas ont l'entour d'une large bande burgautée.

Sur une petite étagère de bois de fer se trouve l'assemblage d'originaux objets d'art: un petit bronze, formé d'une feuille de nénuphar, toute recroquevillée, et après laquelle monte un crabe: un bronze d'une patine sombrement mordorée, admirable;—une petite caisse, dont les lamelles, formant des jours d'un dessin géométriquement différent, sont plaquées du plus beau bois jaune satiné, et sur lesquelles des chrysanthèmes de nacre se détachent d'un feuillage en ivoire colorié;—une feuille de lotus, qu'enguirlande la liane de sa tige fleurie de deux boutons: un morceau de bambou qui a l'air d'une cire, signé de l'artiste chinois Ou-Sipang;—un plateau en fer battu, assoupli en la large feuille d'une plante aquatique, mangée par les insectes, et sur laquelle se promène un petit crabe en cuivre rouge, au milieu de gouttes d'eau, fac-similées en argent;—une boîte à gâteaux, dont l'ornementation est laquée sur bois naturel, et dont le couvercle représente le guerrier, dessiné par Hokousaï, en tête de son album intitulé: Yehon Sakigaké (LES HÉROS ILLUSTRES), le guerrier écrivant sur un arbre l'avis qui doit amener la délivrance de son maître;—une écritoire dans un marbre rouge (appelé là-bas crête-de-coq), sur un pied de bois noir, aux stries des vagues de la mer, et au couvercle surmonté d'un vieil ivoire laqué, représentant le dragon des typhons;—une boîte à papier, où se voient des bestiaux en corne, paissant sous un soleil couchant, fait d'un morceau de corail, un pâturage de fleurettes d'or;—un crabe en bronze, d'une exécution si troublante de vérité, que j'étais tenté de le croire surmoulé, si le naturaliste Pouchet ne m'avait affirmé qu'il n'en était rien, se basant sur l'absence de certains organes de la génération. Ce bronze, qui est moderne, est signé: Schô-Kwa-Ken.

Au-dessus de la petite étagère qui contient ces bibelots, est suspendu un foukousa, qui est un véritable spécimen de coloration picturale franchement japonaise: un vase de sparterie roussâtre qui renferme des chrysanthèmes blancs, légèrement orangés, se détachant de feuilles vert pâle, sur un fond écru.

Comme pendant, en face, au-dessus d'un divan pour les apartés des causeurs, recouvert d'une robe de femme chinoise, entre des rangées d'assiettes coquille d'œuf, un kakémono brodé, où une gigantesque pivoine s'enlève, du milieu de glycines blanches, avec un relief énorme.

Mais la pièce orientale d'une grande valeur, qui décore cette pièce, c'est, au-dessus de la cheminée portant un chibatchi en bronze, damasquiné d'argent, entre deux cornets où sont incisées des grues et des tortues: c'est un tapis persan du XVIe siècle, ayant cet adorable velouté du velours ras, et tissé dans l'harmonie de deux couleurs de vieille mousse et de vieil or, qui en forment le fond, et sur lequel zigzaguent, ainsi que des vols aigus d'oiseaux de mer, des arabesques bleues.

La fenêtre qui, dans le démansardage des chambres formant le GRENIER, a pris la profondeur de ces fenêtres du moyen âge, où de chaque côté se trouve un petit banc de pierre, est devenue, en cette baie retraitée, qui a du jour jusqu'à la nuit, le lieu d'étalage des gravures et des dessins aimés.