«Je suis incapable de dire dix mots, devant dix personnes… Or, vous êtes plus nombreux, messieurs! Je ne peux donc que vous remercier, en quelques brèves paroles, de votre affectueuse sympathie, et vous dire, que cette soirée que je vous dois, me paye de bien des duretés et des souffrances de ma carrière littéraire.
«Merci encore une fois!»
On monte en haut, prendre le café et les liqueurs, et ce sont des embrassades, des rappels à mon souvenir, de gens dont j'ai oublié le nom et la figure, des présentations d'Italiens, de Russes, de Japonais, des remerciements de Gungl, le fils de Lagier, pour les quelques lignes de mon JOURNAL sur sa mère, des lamentations de Rodin, se plaignant de sa fatigue et de son besoin de repos, la demande par Albert Carré d'un rendez-vous, pour causer de MANETTE SALOMON, enfin l'accolade de ce grand toqué de Darzens, qui m'a dédié un volume, dont il ne m'a jamais donné un exemplaire. Moi, au milieu de cela, il me semble m'apercevoir dans une glace, avec sur la figure un doux hébétement, quelque chose d'un bonheur bouddhique.
Onze heures sonnent. Je me sens mourir de faim, n'ayant absolument rien mangé. Je sais, que les frères Daudet doivent souper avec Barrès, et le jeune ménage Hugo, mais j'ai la crainte d'apporter du froid avec ma vieille tête, au milieu de ces turbulentes jeunesses. Puis j'espère un restant de chocolat à la maison, où j'ai dit à mes femmes de s'en faire pour elles, en m'attendant, mais quand j'arrive plus de chocolat, plus de gâteaux, tout est mangé.
Je suis revenu, un superbe panier de fleurs à la main, un panier mis devant moi, pendant le repas, et que, dans mon émotion, je n'avais pas regardé attentivement, ayant pris seulement connaissance du billet de Mme Mirbeau, qui me l'avait envoyé. À la maison quand j'y mets les doigts et les yeux, je m'aperçois que c'est un tas de petits bouquets, destinés à fleurir les boutonnières des membres du comité… Est-ce bête… est-ce bête!
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Samedi 2 mars.—Éreinté de mon ovation d'hier, je m'étais recouché dans la journée, quand Frantz Jourdain est venu m'apporter le dessin monumental de Willette, pour le menu du banquet d'hier, et qui a eu un si grand succès. Le pauvre garçon me détaille tous les ennuis qu'il a eus pour le classement des gens, et me conte les exigences de celui-ci, de celui-là.
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Dimanche 3 mars.—C'est ce soir, l'aimable fête, que les Charpentier ont la gentillesse de donner, en mon honneur.
Après dîner, sur ce divan, à gauche de la cheminée du cabinet de travail, qui peut être appelé le coin Zola, de Daudet, de Goncourt, on cause de l'éloquence d'hier, des discours de Poincaré, de Clemenceau.