À onze heures, Sarah Bernhardt accoudée sur le marbre de la cheminée du grand salon, lit nonchalamment, avec sa voix d'or, à travers une face-à-main, l'Hommage à Edmond de Goncourt de Robert de Montesquiou:

Les paons blancs réveillés par la Faustin qui rêve,
Glissent en notre esprit avec moins de douceurs
Que la grâce de vos héroïnes sans trêve,
Maître: Marthe, Renée, et Manette et leurs sœurs,

Les paons blancs évoqués par la Faustin qui songe.

Et pendant que Sarah récite ces vers, il m'est donné de les suivre, dans un exemplaire calligraphié par Montesquiou, et enluminé par Caruchet, où sur le chamois du papier, de délicates plumes blanches de paons, peintes d'une discrète manière à la gouache, semblent les élégants filigranes du papier.

Je vais remercier Sarah, dans sa toilette d'idole, et sa séduction indéfinissable de magicienne antique.

Là-dessus Montesquiou me présente aux belles dames du noble faubourg et d'ailleurs, qu'il traîne à sa suite, à la duchesse de Rohan, à la comtesse Potocka.

Et la soirée se termine par la Soularde d'Yvette Guilbert, la Soularde, où la diseuse de chansonnettes, se révèle comme une grande, une très grande actrice tragique, vous mettant au cœur une constriction angoisseuse.

* * * * *

Mercredi 6 mars.—Georges Lecomte vient me chercher, pour le mariage d'Ajalbert avec la petite Dora. En chemin, dans le landau de la noce, il m'annonce son mariage, à lui. Il s'agit d'une jeune fille qu'il a aimée, jeune homme, qui est devenue veuve, et pour laquelle son tendre sentiment a persisté. Et il est dans le bonheur d'épouser une femme, qui ne le forcera pas à mettre, tous les soirs, son habit noir, pour aller dans le monde, et lui permettra de travailler: ce qui est au fond, ce qu'il aime le mieux dans l'existence.

Et nous voilà chez les Ménard-Dorian, où s'organise le cortège, et bientôt à la mairie, où a lieu le mariage, célébré par l'aphone Marmottan, et où je me trouve à la place, que j'avais au mariage de Léon Daudet et de Jeanne Hugo.

De retour, presque aussitôt un dîner de quarante-huit couverts, disposé d'une manière charmante, dans deux pièces, où deux grandes tables, fleuries de fleurs d'amandiers, forment un T, et où la table des vieux, a pour tête la table des jeunes, au milieu de laquelle apparaît la mariée, toute jolie avec son clair visage et son rire sonore,—tout le dîner, égayé, animé, fouetté, par des violons tsiganes faisant rage, et dont les chabraques rouges promènent leurs musiques nerveuses derrière le dos des convives. Et un dîner très amusant, très cosmopolite, très parlant à la curiosité de l'estomac: un potage bulgare aux olives, dont Mme Ménard-Dorian a rapporté la recette de ses voyages, des boudins blancs de brochets, truffés, des canards à la purée de fois gras, etc., etc.